La concentration des médias entre les mains d’une poignée de patrons n’est pas l’apanage des pays occidentaux. Le problème se pose avec autant d’acuité au Liban, où une lutte féroce pour l’information et « le narratif » politique oppose des clans irréconciliables.
Antoun Sehnaoui défraie la chronique depuis quelques années au pays du Cèdre. Ce banquier et homme aux affaires tentaculaires s’est engagé activement contre le Hezbollah et ses relais médiatiques, tout en continuant à héberger des comptes bancaires de certains dignitaires du parti chiite.
Qui est Antoun Sehnaoui ?
Âgé de 54 ans, Antoun Sehanoui est issu d’une famille de banquiers et d’hommes politiques maronites. Il est fils du banquier Nabil Sehnaoui et de May Chehab, arrière‑petite‑fille de l’émir Bachir Chehab II, ancien souverain du Mont‑Liban au XIXᵉ siècle.
Il grandit au Liban pendant la guerre civile, puis part aux États‑Unis où il obtient en 1994 un diplôme en Business Administration, spécialisation finance internationale et bancaire, à l’University of Southern California (USC).
Une ascension fulgurante
De retour à Beyrouth, il crée en 1998 la maison d’édition NewsMedia SAL, qui lance Executive, présenté comme le premier magazine d’affaires anglophone indépendant au Liban.
Parallèlement, il investit dans la finance en reprenant Fidus Wealth Management, tout en travaillant pour la Société Générale de Banque au Liban (SGBL).
À partir de 2007, il cumule plusieurs responsabilités à la tête de la Société générale de banque au Liban (SGBL), dont il devient l’actionnaire majoritaire, et de la Société Générale de Banque en Jordanie. Au même moment, il siège au conseil d’administration de l’Association des Banques du Liban.
Sous sa direction, la SGBL multiplie les acquisitions. En 2011, elle rachète une large partie des actifs de la Lebanese Canadian Bank (LCB).
Étendant son champ d’influence à la culture, il fonde, en 2013, la société Ezekiel Film Production, qui devient partenaire du label français Rouge International, et entre à l’Académie des arts et des sciences du cinéma, qui organise les Oscars.
À partir de 2017, Antoun Sehnaoui s’implante dans la zone financière d’Abu Dhabi Global Market et rachète, entre autres, Pikes Peak National Bank, une petite banque de Colorado Springs, destinée à servir de tête de pont pour une expansion sur le marché nord‑américain.
En 2018, son groupe devient l’un des principaux actionnaires de SOLIDERE, la grande société immobilière chargée de la reconstruction du centre‑ville de Beyrouth.
En Europe, la SGBL renforce sa position en achevant, en 2018, l’acquisition de Banque Richelieu France, Banque Richelieu Monaco et Richelieu Gestion. Ce qui va le hisser au troisième rang des banques libanaises, avec environ 26 milliards de dollars d’actifs.
Sehnaoui a lorgné sur Marianne
À partir de 2021, Antoun Sehnaoui commence à s’intéresser aux médias grand public. C’est ainsi qu’il lance, avec Frédéric Domont, ancien grand reporter à RFI et spécialiste du Liban, Ici Beyrouth, site d’information en français et en anglais engagé contre le Hezbollah.
Ce site est considéré, avec Nidaa Al-Watan, MT et Annahar, le fer de lance du courant dit « souverainiste » et anti-guerre.
En 2024, il a été à deux doigts de racheter de Marianne. Mais sa réputation controversée et ses antécédents financiers au Liban et ailleurs ont joué à sa défaveur.
À noter qu’une première tentative de rachat avait déjà échoué en 2014, faute d’accord sur le prix.
Today is Yom HaShoah, Holocaust Remembrance Day.
Morgan and I had the honor of attending the United States Holocaust Memorial Museum’s Days of Remembrance ceremony in Washington, D.C., where our inscription on the Donors Wall was unveiled.
This year, and every year, we are… pic.twitter.com/JoK8KHU5Z7
— Antoun Sehnaoui (@SehnaouiAntoun) April 14, 2026
La bête noire du Hezbollah
Antoun Sehnaoui joue le grand mécène. Mais sa proximité avec les cercles de pouvoir à Washington ont fini par soulever le courroux d’une partie de ses compatriotes. En avril 2026, il s’affichait aux côtés de Morgan Ortagus, alors envoyée spéciale de Donald Trump au Moyen-Orient, très critiquée par le camp pro-Hezbollah. Son nom a par ailleurs été gravé sur le mur des donateurs du Musée mémorial de l’Holocauste des États-Unis, ce qu’il a évoqué sur X. Une action suffisante, aux yeux de ses détracteurs, pour l’accabler.
Le média proche du Hezbollah, Al-Akhbar, lui imputait déjà en août 2025 toutes les « dérives » politiques actuelles. « Sehanoui exhibe son sionisme », titrait ce journal, se référant à une enquête du Washington Jewish Week. Celle-ci évoque le rôle du banquier libanais dans des projets « suspects » comme celui de la construction d’un opéra israélo-américain à Tel-Aviv.
Des initiatives polémiques au pays du Cèdre alors que le pays est en proie aux raids de Tsahal. Ses adversaires politiques lui reprochent d’avoir imprimé, au nom de la souveraineté du Liban, une ligne éditoriale « pro-israélienne » aux médias dont il a le contrôle. En décembre 2025, il publiait une interview avec l’ambassadeur israélien aux États-Unis dans les colonnes d’Ici Beyrouth. L’OJIM en avait fait écho dans la foulée.
L’interview a provoqué une onde de choc. Une députée, Paula Yacoubian – chrétienne – avait déposé plainte contre le baron l’accusant d’entretenir des « relations illégales avec l’ennemi israélien ». L’affaire a été classée sans suite. Ce qui a fait dire à certains que l’homme restera impuni.
Bien sûr, l’accusation n’est pas nouvelle. Déjà en juin 2022, le site Al-Khanadeq le décrivait comme « une pieuvre américaine ». Sehnaoui était accusé de favoriser la fuite des devises et d’influencer les élections, grâce notamment à ses « ingérences financières ».
Mussa A.

