Service public dévoyé, écoles de journalisme formatées, propagande : cette semaine dans « I‑Média » sur TV Libertés, Floriane Jeannin et Jean-Yves Le Gallou recevaient Édouard Chanot, directeur de l’Observatoire du journalisme. L’occasion de revenir sur le rapport Alloncle, grande victoire de la mouvance médiatique alternative.
Floriane Jeanin : Édouard Chanot, vous avez écrit « Brèche dans le mainstream, l’ère des médias alternatifs ». Quelle est cette brèche ? Et est-ce quelque chose de particulièrement historique ?
Édouard Chanot : Tout dépend de l’échelle historique bien sûr, mais il y a eu en effet une rupture avec le « mainstream », grâce à l’avènement des médias alternatifs vers 2010, puis à partir de 2018 avec l’apparition de CNews (que l’on peut classer davantage comme un « média de transition »). La mouvance alternative a émergé bien sûr grâce à deux leviers majeurs. Premièrement, la technologie, évidemment, je n’invente rien, vous le savez tous. On peut maintenant filmer une émission avec un iPhone alors qu’il fallait par le passé trois caméras, etc. Le deuxième point, c’est évidemment l’indépendance financière. Concrètement, les dons. C’est ce qui a permis de rompre avec le modèle des grandes fortunes, ou de l’État, qui étaient encore récemment les deux grands propriétaires, si je puis dire, du discours médiatique.
Floriane Jeanin : Seulement un tiers des Français fait encore confiance aux médias dominants. Est-ce une crise de confiance ou de légitimité ? Les médias sont-ils encore un contre-pouvoir ?
Édouard Chanot : La tendance est la même à travers l’Occident, en France comme aux États-Unis Les études montrent qu’environ 30 % de l’opinion ne fait pas confiance aux grands médias en France. Pourtant, 60 % des gens disent vouloir suivre l’actualité. Quand on écoute les sociologues sur les plateaux, ce serait un paradoxe de l’opinion, qui ne se connaîtrait pas elle-même. Alors au fond tout irait au mieux dans le meilleur des mondes. Mais en creux, c’est en réalité le procès implicite des médias dominants, qui ont promis d’être un contre-pouvoir mais sont devenus les serviteurs dociles du pouvoir.
F.J. : Le rapport Alloncle vient d’être adopté par les parlementaires. Il a été voté, globalement, par une majorité de députés UDR, LR et RN. Le bloc central s’est partiellement abstenu et la gauche a voté contre. Le vote s’est donc joué à un cheveu. N’est-ce pas ?
E.C. : De toute évidence, le rapport à l’oncle a été adopté grâce à l’abstention du bloc central, ou du moins grâce au vote du président qui aurait pu au moins s’abstenir, voire voter contre. Malgré ses critiques des propositions de Charles et même de ses propos à son oncle pendant des semaines et des mois, il a fait pencher la balance. J’ai tendance à penser que des initiatives pourraient émerger du bloc central, plus modérées malheureusement que celles de Charles Alloncle, mais qui iraient dans le sens d’une refonte de l’audiovisuel public suite à cette affaire retentissante, qui est objectivement l’une des plus grandes victoires de Charles Alloncle, bien sûr, mais aussi du mouvement des médias alternatifs qui a véhiculé des messages analogues ces quinze dernières années.
F.J. : revenons peut-être aux conditions quelque peu grotesques qui ont entouré l’adoption de ce rapport. Pourriez-vous revenir un peu en arrière, pour nous et pour les téléspectateurs, sur toutes ces conditions et tous ces aspects des coulisses ? Un point en particulier m’a interpellé : la déclaration de M. Gabriel Attal, qui a déclaré : « Ce serait étrange qu’il ne soit pas adopté.»
E.C. : Une fois de plus, ils se sont abstenus. Vous faites référence aux conditions rocambolesques. Alloncle a rapporté avoir obtenu des informations dans des conditions qu’il jugeait lui-même absolument lunaires, des sources au sein même de l’audiovisuel lui ayant apporté des documents dans des endroits totalement incongrus – on imagine des parkings, etc. Elles demandaient des garanties d’anonymat, d’utiliser des services de messagerie cryptée, etc.
Mais le résultat est là : aujourd’hui, la peur a changé de camp. D’après les enquêtes menées au sein de l’audiovisuel public, l’atmosphère y est différente, beaucoup plus anxiogène, et Charles Alloncle a, permis, au moins pour quelques semaines, que la peur change de camp. Delphine Ernotte s’est fait manifestement beaucoup d’ennemis en onze ans de pouvoir. Elle a coupé des têtes. Ça a sans doute joué.

