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Comment la presse algérienne participe au « déboulonnage » de Boualem Sansal

27 avril 2026 | Temps de lecture : 6 minutes

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L’écrivain, lassé par un har­cèle­ment médi­a­tique inces­sant, a con­fié vouloir s’installer en Suisse ou en Bel­gique. En France, la rive gauche crie à la trahi­son. En Algérie, c’est l’extase : le voici devenu un « pro­duit poli­tique périmé », un « agent devenu inutile » et un traître à sol­der. L’affaire Sansal révèle, dans un même mou­ve­ment, l’épuisement d’une cer­taine intel­li­gentsia française et la revanche d’Alger sur l’une de ses icônes les plus dérangeantes.

« La France, c’est fini pour moi, il me reste quelques mois à tir­er dans ce pays et je me tire », lâchait le 25 avril sur TF1 celui qu’on avait, il y a quelques semaines à peine, intro­n­isé à la pres­tigieuse Académie française. On con­nais­sait l’esprit irrévéren­cieux de l’écrivain, mais nul – en France, du moins – ne s’attendait à un tel revire­ment de sa part.

« La France a acheté un traître ! »

Dans la cap­i­tale (car le phénomène reste parisien), toute la rive gauche en a prof­ité, voy­ant dans cette con­fes­sion la traîtrise absolue, la France ayant agi pour sa libéra­tion des pris­ons algéri­ennes en novem­bre dernier et l’ayant nat­u­ral­isé en 2024. De Jean-Michel Aphatie qui le décrit le 25 avril sur X comme un homme « manip­ulé de bout en bout », devenu « l’otage de l’extrême droite édi­to­ri­ale et poli­tique ». Plus vir­u­lent, l’entrepreneur Arnaud Bertrand écrit :

« La France a acheté un traître et s’é­tonne d’en avoir un… »

Seul le jour­nal­iste du JDD Pas­cal Mey­nadier soulig­nait le 26 avril, dans une enquête révélant les mes­sages What­sApp des détracteurs de l’auteur, que ce sup­posé aveu était surtout « l’aboutissement logique d’un har­cèle­ment médi­a­tique intense et coor­don­né mené par plusieurs médias de gauche ». Sansal ne pou­vait qu’être « lassé par les polémiques et les procès d’intention ».

« Pourquoi rester en France avec toutes ces attaques que je subis matin et soir ? », expli­quait le romanci­er dans Le Figaro le 25 avril, vis­i­ble­ment blessé : « Ce sont des insultes, ce n’est plus de la cri­tique. On me fait pass­er pour un crim­inel, il faut que je m’évade. C’est pire que la dic­tature en Algérie. Je vais par­tir. J’irai en Suisse, en Bel­gique… Et de là-bas je con­tin­uerai à cri­ti­quer à longueur de journée… »

Depuis sa déci­sion de quit­ter son ancien édi­teur, Gal­li­mard, pour Gras­set, et bien sûr depuis le limo­geage de son directeur Olivi­er Nora par Vin­cent Bol­loré, ils ne l’ont pas lâché. Tout le gratin de la gauche intel­lectuelle l’a accusé d’être soit un écrivain médiocre, soit de vers­er dans l’extrême droite. Une his­toire qui avait redé­mar­ré à la suite de l’entretien qu’il avait accordé en 2024 au média Fron­tières. En 2013, les éloges d’Eric Zem­mour dans Le Figaro pour son essai Gou­vern­er au nom d’Allah l’avaient déjà ren­du suspect.

« Un produit politique périmé »

Cette démythi­fi­ca­tion française de Boualem Sansal (LCI l’a présen­té comme écrivain algérien) est accueil­lie dans son pays natal avec extase, sans la moin­dre auto­cen­sure pour une fois ! Tous les médias, à com­mencer par la presse écrite, ont repris, par­fois à la let­tre, les remon­trances et autres sar­casmes des édi­to­ri­al­istes parisiens, avec un petit air de don­neur de leçon : « On vous a déjà dit ! »

Pour cette presse, Boualem Sansal doit être recon­nu comme le sym­bole de la félonie. Le quo­ti­di­en arabo­phone à gros tirage El Khabar jubile le 25 avril en rap­por­tant les pro­pos de l’écrivain pro­scrit : « Fin de valid­ité de Boualem Sansal en France ? », s’interroge-t-il en titre. Ce jour­nal par­le d’« un pro­duit poli­tique désor­mais périmé ».

Dans le même style, El Watan, pre­mier quo­ti­di­en fran­coph­o­ne, voit le même jour dans cette séquence « une nou­velle preuve d’inconstance et de déloy­auté » de Boualem Sansal. Il lui est reproché son « rap­proche­ment avec l’univers Bol­loré » (bro­cardé en Algérie comme un anti-Algérien), et son « rejet bru­tal de la France », tout en présen­tant son départ comme « une trahi­son envers ceux qui l’avaient soutenu pen­dant sa détention. »

« Un agent devenu inutile »

Même topo chez Tout Sur l’Algérie (TSA), pre­mier site indépen­dant. Sansal y est dépeint comme « une fig­ure dev­enue embar­ras­sante presque partout : sa nom­i­na­tion en Bel­gique divise, son image gêne en France, et sa prox­im­ité avec l’extrême droite est avancée comme la cause prin­ci­pale de son dis­crédit », lit-on dans un arti­cle. L’auteur estime que « ceux qui l’avaient porté au pina­cle l’ont en réal­ité con­duit à l’impasse, jusqu’à faire de son départ annon­cé de France le symp­tôme d’un isole­ment désor­mais total. »

Toute une série de petits jour­naux ont pris part à cette entre­prise de destruc­tion d’une icône de la fran­coph­o­nie. Alge­ria News décrit l’annonce de Boualem Sansal comme « la chute de l’un des sym­bol­es de la cinquième colonne en Algérie ». Chez Akhbar El Watane, le ton devient plus bru­tal encore : la France y aban­don­nerait un Sansal décrit comme « un agent devenu inutile, sim­ple aux­il­i­aire usé puis rejeté par ceux qui l’avaient instru­men­tal­isé con­tre l’Algérie. »

Une source d’inspiration

Dans les réseaux soci­aux, le ton est à la rail­lerie et à la car­i­ca­ture. Hafid Der­rad­ji, com­men­ta­teur sportif, s’en pre­nait le 25 avril sur Face­book à cer­tains faiseurs d’opinion français : « Célébré comme “écrivain français” lorsqu’il ser­vait les procès faits à l’Algérie, Sansal serait rede­venu “algérien” dès lors que la France le rejette. »

Un autre influ­enceur, Kada Bena­mar, en tire une moral­ité : « Celui qui trahit ses orig­ines finit tou­jours par trahir les autres », écrit-il. Il sug­gère déjà que le cas Sansal pour­rait annon­cer celui de l’autre écrivain en exil, Kamel Daoud. Ce dernier vient, d’ailleurs, d’être con­damné à trois ans de prison par un tri­bunal algérien.

Les attaques con­tre Boualem Sansal vien­nent aus­si des Algériens d’outre-mer. Le cinéaste Bachir Der­rais, pour­tant très cri­tique du régime, réag­it sur un ton péremp­toire : « Après avoir per­du la bataille de l’opinion publique en Algérie et aus­si l’Al­gérie, ce pays qui l’a fait et qui lui a tout don­né, il risque de per­dre aus­si la bataille de l’opinion publique française et fini­ra par la perdre. »

L’affaire Sansal est aus­si une source intariss­able de car­i­ca­tures et de galé­jades. Exem­ple de cette illus­tra­tion par­o­di­ant Boualem Sansal : « Pen­dant la guerre d’Algérie, je ne me sen­tais ni algérien ni français, je me sen­tais belge ».

Le célèbre bil­let­tiste Hakim Laâlam, lui, imag­ine une jaque­tte de livre signée de l’écrivain excom­mu­nié, Le Vil­lage du Belge, aux édi­tions Gras­set. Le Vil­lage de l’Allemand est le roman qui l’a ren­du célèbre.

Hier encore icône de la lib­erté d’expression et de la fran­coph­o­nie, Boualem Sansal, qui dénonce depuis 25 ans la cor­rup­tion du gou­verne­ment algérien et l’islamisme, est devenu l’homme à abat­tre des deux côtés de la Méditer­ranée : trop libre et dis­si­dent pour Paris rive gauche et pour Alger.

Mus­sa A.

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