L’écrivain, lassé par un harcèlement médiatique incessant, a confié vouloir s’installer en Suisse ou en Belgique. En France, la rive gauche crie à la trahison. En Algérie, c’est l’extase : le voici devenu un « produit politique périmé », un « agent devenu inutile » et un traître à solder. L’affaire Sansal révèle, dans un même mouvement, l’épuisement d’une certaine intelligentsia française et la revanche d’Alger sur l’une de ses icônes les plus dérangeantes.
« La France, c’est fini pour moi, il me reste quelques mois à tirer dans ce pays et je me tire », lâchait le 25 avril sur TF1 celui qu’on avait, il y a quelques semaines à peine, intronisé à la prestigieuse Académie française. On connaissait l’esprit irrévérencieux de l’écrivain, mais nul – en France, du moins – ne s’attendait à un tel revirement de sa part.
« La France a acheté un traître ! »
Dans la capitale (car le phénomène reste parisien), toute la rive gauche en a profité, voyant dans cette confession la traîtrise absolue, la France ayant agi pour sa libération des prisons algériennes en novembre dernier et l’ayant naturalisé en 2024. De Jean-Michel Aphatie qui le décrit le 25 avril sur X comme un homme « manipulé de bout en bout », devenu « l’otage de l’extrême droite éditoriale et politique ». Plus virulent, l’entrepreneur Arnaud Bertrand écrit :
« La France a acheté un traître et s’étonne d’en avoir un… »
Seul le journaliste du JDD Pascal Meynadier soulignait le 26 avril, dans une enquête révélant les messages WhatsApp des détracteurs de l’auteur, que ce supposé aveu était surtout « l’aboutissement logique d’un harcèlement médiatique intense et coordonné mené par plusieurs médias de gauche ». Sansal ne pouvait qu’être « lassé par les polémiques et les procès d’intention ».
« Pourquoi rester en France avec toutes ces attaques que je subis matin et soir ? », expliquait le romancier dans Le Figaro le 25 avril, visiblement blessé : « Ce sont des insultes, ce n’est plus de la critique. On me fait passer pour un criminel, il faut que je m’évade. C’est pire que la dictature en Algérie. Je vais partir. J’irai en Suisse, en Belgique… Et de là-bas je continuerai à critiquer à longueur de journée… »
Depuis sa décision de quitter son ancien éditeur, Gallimard, pour Grasset, et bien sûr depuis le limogeage de son directeur Olivier Nora par Vincent Bolloré, ils ne l’ont pas lâché. Tout le gratin de la gauche intellectuelle l’a accusé d’être soit un écrivain médiocre, soit de verser dans l’extrême droite. Une histoire qui avait redémarré à la suite de l’entretien qu’il avait accordé en 2024 au média Frontières. En 2013, les éloges d’Eric Zemmour dans Le Figaro pour son essai Gouverner au nom d’Allah l’avaient déjà rendu suspect.
« Un produit politique périmé »
Cette démythification française de Boualem Sansal (LCI l’a présenté comme écrivain algérien) est accueillie dans son pays natal avec extase, sans la moindre autocensure pour une fois ! Tous les médias, à commencer par la presse écrite, ont repris, parfois à la lettre, les remontrances et autres sarcasmes des éditorialistes parisiens, avec un petit air de donneur de leçon : « On vous a déjà dit ! »
Pour cette presse, Boualem Sansal doit être reconnu comme le symbole de la félonie. Le quotidien arabophone à gros tirage El Khabar jubile le 25 avril en rapportant les propos de l’écrivain proscrit : « Fin de validité de Boualem Sansal en France ? », s’interroge-t-il en titre. Ce journal parle d’« un produit politique désormais périmé ».
Dans le même style, El Watan, premier quotidien francophone, voit le même jour dans cette séquence « une nouvelle preuve d’inconstance et de déloyauté » de Boualem Sansal. Il lui est reproché son « rapprochement avec l’univers Bolloré » (brocardé en Algérie comme un anti-Algérien), et son « rejet brutal de la France », tout en présentant son départ comme « une trahison envers ceux qui l’avaient soutenu pendant sa détention. »
« Un agent devenu inutile »
Même topo chez Tout Sur l’Algérie (TSA), premier site indépendant. Sansal y est dépeint comme « une figure devenue embarrassante presque partout : sa nomination en Belgique divise, son image gêne en France, et sa proximité avec l’extrême droite est avancée comme la cause principale de son discrédit », lit-on dans un article. L’auteur estime que « ceux qui l’avaient porté au pinacle l’ont en réalité conduit à l’impasse, jusqu’à faire de son départ annoncé de France le symptôme d’un isolement désormais total. »
Toute une série de petits journaux ont pris part à cette entreprise de destruction d’une icône de la francophonie. Algeria News décrit l’annonce de Boualem Sansal comme « la chute de l’un des symboles de la cinquième colonne en Algérie ». Chez Akhbar El Watane, le ton devient plus brutal encore : la France y abandonnerait un Sansal décrit comme « un agent devenu inutile, simple auxiliaire usé puis rejeté par ceux qui l’avaient instrumentalisé contre l’Algérie. »
Une source d’inspiration
Dans les réseaux sociaux, le ton est à la raillerie et à la caricature. Hafid Derradji, commentateur sportif, s’en prenait le 25 avril sur Facebook à certains faiseurs d’opinion français : « Célébré comme “écrivain français” lorsqu’il servait les procès faits à l’Algérie, Sansal serait redevenu “algérien” dès lors que la France le rejette. »
Un autre influenceur, Kada Benamar, en tire une moralité : « Celui qui trahit ses origines finit toujours par trahir les autres », écrit-il. Il suggère déjà que le cas Sansal pourrait annoncer celui de l’autre écrivain en exil, Kamel Daoud. Ce dernier vient, d’ailleurs, d’être condamné à trois ans de prison par un tribunal algérien.
Les attaques contre Boualem Sansal viennent aussi des Algériens d’outre-mer. Le cinéaste Bachir Derrais, pourtant très critique du régime, réagit sur un ton péremptoire : « Après avoir perdu la bataille de l’opinion publique en Algérie et aussi l’Algérie, ce pays qui l’a fait et qui lui a tout donné, il risque de perdre aussi la bataille de l’opinion publique française et finira par la perdre. »
L’affaire Sansal est aussi une source intarissable de caricatures et de galéjades. Exemple de cette illustration parodiant Boualem Sansal : « Pendant la guerre d’Algérie, je ne me sentais ni algérien ni français, je me sentais belge ».
Le célèbre billettiste Hakim Laâlam, lui, imagine une jaquette de livre signée de l’écrivain excommunié, Le Village du Belge, aux éditions Grasset. Le Village de l’Allemand est le roman qui l’a rendu célèbre.
Hier encore icône de la liberté d’expression et de la francophonie, Boualem Sansal, qui dénonce depuis 25 ans la corruption du gouvernement algérien et l’islamisme, est devenu l’homme à abattre des deux côtés de la Méditerranée : trop libre et dissident pour Paris rive gauche et pour Alger.
Mussa A.

