Accueil E Veille médias E [ENTRETIEN EXCLUSIF] Charles Alloncle : « Beaucoup de députés ont tout fait pour que je ne parle pas »

[ENTRETIEN EXCLUSIF] Charles Alloncle : « Beaucoup de députés ont tout fait pour que je ne parle pas »

14 avril 2026 | Temps de lecture : 10 minutes

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Alors que les audi­tions de la com­mis­sion d’enquête sur l’audiovisuel pub­lic ont pris fin mer­cre­di 8 avril 2026, et alors que le moment est venu pour le député UDR d’écrire son rap­port, Charles Allon­cle revient sur ces six mois de tra­vail qui ont exposé comme jamais aupar­a­vant le mam­mouth France Télévi­sions et sur les résis­tances du sys­tème politi­co-médi­a­tique auquel il est con­fron­té. Entre­tien choc.

Lorelei Blan­charel : La com­mis­sion d’en­quête sur l’au­dio­vi­suel pub­lic a pris fin ce mer­cre­di 8 avril. Votre rap­port est désor­mais très atten­du mais le bruit court qu’il pour­rait ne jamais voir le jour. Pensez-vous que cela soit possible ?

Charles Allon­cle : Une telle sit­u­a­tion serait, en réal­ité, qua­si­ment sans précé­dent dans l’histoire de la Ve République. Une seule com­mis­sion d’enquête, il y a une quin­zaine d’années, a vu son rap­port cen­suré à l’issue de ses travaux. [NDLR : le rap­port Per­ru­chot sur les finances des syn­di­cats, en 2011]

« Il me paraitrait invraisem­blable que les députés votent contre. »

Si cela devait se repro­duire, il faut bien mesur­er la grav­ité d’un tel acte. Ce ne serait pas seule­ment la non-pub­li­ca­tion d’un rap­port : ce serait l’effacement pur et sim­ple de l’ensemble des travaux de la com­mis­sion. Les audi­tions filmées, les comptes ren­dus, les doc­u­ments… tout dis­paraî­trait du jour au lende­main du site de l’Assemblée nationale. Plus encore, toute dif­fu­sion de ces con­tenus deviendrait illé­gale. En d’autres ter­mes, cela reviendrait à faire comme si cette com­mis­sion n’avait jamais existé.

Voir aus­si : Rap­port Allon­cle : les craintes d’une non-pub­li­ca­tion grandissent

C’est la rai­son pour laque­lle un vote défa­vor­able à la pub­li­ca­tion du rap­port con­stituerait un fait d’une extrême grav­ité. L’enjeu dépasse large­ment la seule ques­tion de la pub­li­ca­tion : il touche au fonc­tion­nement même de nos insti­tu­tions démocratiques.

Même si un nom­bre sig­ni­fi­catif de députés de gauche et macro­nistes s’était, il y a six mois, opposé à la créa­tion de la com­mis­sion d’enquête avant même le démar­rage de nos travaux, et que, depuis, plusieurs, dont le Prési­dent, ont ten­té d’en entraver le bon déroule­ment ou de met­tre un terme défini­tif à l’enquête, au vu du nom­bre con­sid­érable de révéla­tions faites, il me paraitrait invraisem­blable que les députés votent contre.

L.B. : Le « hic », c’est que cette com­mis­sion d’enquête fait énor­mé­ment par­ler. Si ces députés cen­surent le rap­port, cela ne ris­querait-il pas de se trans­former en véri­ta­ble scan­dale d’État ?

C.A. : À l’évidence, trop de Français ont désor­mais été pris à témoin pour qu’une telle déci­sion ne pro­duise aucune con­séquence. Si le rap­port venait à être cen­suré, une indig­na­tion forte et légitime s’exprimerait dans le pays et il serait très dif­fi­cile, voire impos­si­ble, pour les députés qui auront voté con­tre de s’en expliquer.

Je rap­pelle que dès le début de cette com­mis­sion, beau­coup de députés de gauche et macro­nistes ont tout fait pour que je ne par­le pas, le Prési­dent en tête. Cer­tains ont même voulu m’interdire de com­mu­ni­quer les révéla­tions suc­ces­sives de nos travaux sur les réseaux soci­aux ou dans les médias, alors que nos audi­tions sont publiques et que j’y suis pleine­ment autorisé. Plus grave encore, le prési­dent macro­niste issu de la majorité m’a imposé, à par­tir de jan­vi­er, une « diète médi­a­tique », qu’il ne s’est lui-même pas appliquée, ain­si qu’une inter­dic­tion des live-tweets, alors même que toutes les séances sont publiques, pour accepter de repren­dre les audi­tions après qu’il les ait sus­pendues pen­dant plus d’un mois… Nous avons mal­heureuse­ment, à cause de lui et de cet esprit de cen­sure, per­du beau­coup de temps.

Ce qui me réjouit mal­gré tout, c’est que nous avons réus­si à bra­quer un pro­jecteur sur les travaux de notre com­mis­sion et à pren­dre les Français à témoin. Nous leur avons per­mis de se saisir de ces sujets qui les con­cer­nent directe­ment puisque c’est de l’utilisation de leurs impôts qu’il s’agit. Et c’est ce qui per­me­t­tra prob­a­ble­ment, aus­si par la pres­sion de l’opinion publique, de respon­s­abilis­er une majorité de députés et d’obtenir un vote favor­able à la pub­li­ca­tion du rapport.

L.B. : Ces députés ne jouent-ils pas leur place lors des prochaines élec­tions législatives ?

C.A. : Je pense effec­tive­ment que leur respon­s­abil­ité serait immense en cas de cen­sure du rap­port et c’est ce qui, je l’espère et le crois de plus en plus, les en dis­suadera. Beau­coup de Français, de gauche comme de droite, se sont sai­sis de ces travaux et jugent par­faite­ment légitime d’« ouvrir le capot », de com­pren­dre com­ment près de qua­tre mil­liards d’euros d’argent pub­lic sont utilisés.

« Un député qui choisir­ait de vot­er pour la cen­sure du rap­port devrait en répon­dre devant ses électeurs. »

C’est d’ailleurs ce que je con­state chaque jour sur le ter­rain : beau­coup de Français nous remer­cient aujourd’hui de déman­tel­er un cer­tain nom­bre de sys­tèmes passés sous silence depuis des années et qui pour­raient s’apparenter à de la cor­rup­tion et à des con­flits d’intérêts manifestes.

Dans ce con­texte, un député qui choisir­ait de vot­er pour la cen­sure du rap­port devrait en répon­dre devant ses électeurs. Il lui faudrait expli­quer pourquoi il a préféré empêch­er la trans­parence plutôt que de défendre le droit des Français à savoir com­ment leur argent est utilisé.

Au-delà du vote de la loi, je rap­pelle en out­re que c’est une oblig­a­tion con­sti­tu­tion­nelle, plus encore qu’un devoir moral, pour les représen­tants du peu­ple à l’Assemblée de véri­fi­er le bon usage des impôts des Français et d’évaluer les poli­tiques publiques.

« Mon objec­tif est clair : que cette com­mis­sion débouche rapi­de­ment sur des réformes indis­pens­ables pour l’audiovisuel public. »

L.B. : Rap­port pub­lié ou pas, y aura-t-il selon vous un avant-après cette com­mis­sion ? Sur la trans­parence en général ?

C.A. : Je veux le croire.

Dès le départ, j’ai voulu rompre avec une cer­taine tra­di­tion des com­mis­sions d’enquête qui se con­tentent de pro­duire un rap­port de plus, sou­vent voué à rester let­tre morte. Mon objec­tif est clair : que cette com­mis­sion pro­duise des effets con­crets, qu’elle prenne les Français à témoin, qu’elle respon­s­abilise les dirigeants publics et, surtout, qu’elle débouche rapi­de­ment sur des réformes indis­pens­ables pour l’audiovisuel public.

Ce rap­port a voca­tion à for­muler des recom­man­da­tions prag­ma­tiques, applic­a­bles et, j’y tiens, dénuées de toute approche idéologique. Il ne s’agit pas de faire un exer­ci­ce théorique, mais de provo­quer un véri­ta­ble élec­tro­choc. L’enjeu est que des respon­s­ables comme Del­phine Ernotte, Sibyle Veil, ain­si que les dirigeants des autres entités con­cernées, puis­sent engager sans délai les trans­for­ma­tions néces­saires pour sauver ces entreprises.

Car la réal­ité est préoc­cu­pante. La sit­u­a­tion finan­cière de ces groupes, notam­ment celle de France Télévi­sions, est extrême­ment frag­ile : tré­sorerie néga­tive, déficits cumulés de plus de 81 mil­lions d’euros depuis 2017, risque de dis­so­lu­tion selon le Code du com­merce… Nous sommes à un moment charnière. Il est lit­térale­ment minu­it moins le quart pour l’audiovisuel public.

Au-delà même de ces con­stats, j’espère que la méth­ode que nous avons adop­tée, fondée sur la trans­parence et l’association des Français à nos travaux, lais­sera une trace féconde. L’intérêt sus­cité mon­tre que les citoyens veu­lent com­pren­dre, veu­lent suiv­re, veu­lent contrôler.

Si, demain, chaque dirigeant pub­lic, à la tête d’une entre­prise, d’une admin­is­tra­tion ou d’une agence, agit avec davan­tage de rigueur, de sens des respon­s­abil­ités et de pré­cau­tion dans l’utilisation de l’argent pub­lic, alors cette com­mis­sion aura déjà pro­duit un effet majeur.

Car au fond, il s’agit de répon­dre à une attente pro­fonde : celle de Français qui sup­por­t­ent une pres­sion fis­cale très élevée, qui voient pour­tant leurs ser­vices publics se dégrad­er et qui, légitime­ment, deman­dent des comptes.

Si cette com­mis­sion per­met de remet­tre de la respon­s­abil­ité, de la trans­parence et de la grav­ité dans l’usage de l’argent pub­lic, alors elle aura dépassé son objet ini­tial. Et ce serait, à mes yeux, une réus­site essentielle.

« Il est temps de met­tre fin à des décen­nies de cul­ture de l’impunité. »

L.B. : Cette com­mis­sion dépasse donc, selon vous, la « sim­ple » ques­tion de l’audiovisuel public ?

C.A. : À l’évidence, oui.

Elle révèle en réal­ité un prob­lème beau­coup plus pro­fond : celui de notre manière de pilot­er l’action publique. Il est désor­mais temps de chang­er de méth­ode, d’ouvrir tous les capots et de met­tre fin à des décen­nies de cul­ture de l’impunité. Ce dont notre pays a besoin, c’est d’une trans­for­ma­tion en pro­fondeur de la façon dont nous éval­u­ons, con­trôlons et assumons les poli­tiques publiques.

C’est pré­cisé­ment l’ambition que nous porterons dès l’année prochaine, avec Éric Ciot­ti, que je remer­cie pour son ini­tia­tive, aux côtés de Marine Le Pen et Jor­dan Bardel­la : con­duire un grand audit de l’action publique, sans tabou, et exam­in­er avec exi­gence l’efficacité réelle de chaque poli­tique menée.

L’objectif est sim­ple : remet­tre de la respon­s­abil­ité là où elle a trop sou­vent dis­paru, sor­tir d’une logique où la dépense publique serait dev­enue une fin en soi, et rétablir une cul­ture de résul­tats au ser­vice des Français.

L.B. : Beau­coup appel­lent à la pri­vati­sa­tion de l’audiovisuel pub­lic. Quel est votre avis à ce sujet ? Ne pensez-vous pas que l’audiovisuel pub­lic peut aus­si être un out­il for­mi­da­ble pour la bataille culturelle ?

C.A. : Depuis le début de cette com­mis­sion d’enquête, mes posi­tions ont été large­ment car­i­caturées. Cer­tains jour­nal­istes et le prési­dent macro­niste de la com­mis­sion lui-même, sans beau­coup de rigueur déon­tologique ni d’honnêteté, ont cher­ché à me présen­ter comme un par­ti­san déter­miné de la pri­vati­sa­tion. C’est men­songer, et cela a surtout per­mis de dis­créditer, par avance, le sérieux de nos travaux en prê­tant des inten­tions qui n’ont jamais été les miennes.

« Je m’exprimerai donc sur mes recom­man­da­tions au moment de la pub­li­ca­tion du rap­port, pas avant. »

Dès la toute pre­mière con­férence de presse, j’ai pour­tant été très clair : mon objec­tif est de sauver les quelques mis­sions pré­cieuses de l’audiovisuel pub­lic, aujourd’hui men­acées de dis­pari­tion et frag­ilisées par des années de ges­tion con­testable, de dérives et de dys­fonc­tion­nements graves.

Mal­gré cela, cer­tains ont per­sisté à m’enfermer, de façon fal­lac­i­euse, dans une posi­tion que je n’ai jamais défendue. Or, depuis le début, je m’impose une ligne de con­duite sim­ple : ne préjuger d’aucune con­clu­sion avant la fin des travaux. C’est une exi­gence de sérieux, mais aus­si une con­di­tion de crédi­bil­ité vis-à-vis des per­son­nes que nous auditionnons.

Je m’exprimerai donc sur mes recom­man­da­tions au moment de la pub­li­ca­tion du rap­port, pas avant.

Ce que je peux dire en revanche, c’est que ces recom­man­da­tions seront prag­ma­tiques, applic­a­bles rapi­de­ment et dénuées de toute approche idéologique. Elles vis­eront à garan­tir un audio­vi­suel pub­lic qui respecte pleine­ment ses principes fon­da­men­taux : hon­nêteté, indépen­dance, plu­ral­isme, mais aus­si rigueur dans la ges­tion des deniers publics.

Car oui, l’audiovisuel pub­lic peut avoir un rôle utile, y com­pris dans la pour­suite de mis­sions dif­fi­cile­ment assum­ables par les chaînes privées com­mer­ciales, davan­tage ori­en­tées vers la rentabil­ité à tout prix. Mais encore faut-il définir claire­ment ses mis­sions, s’assurer qu’elles répon­dent à un véri­ta­ble besoin d’intérêt général, et mesur­er pré­cisé­ment leur coût pour les Français.

Cela sup­pose une exi­gence absolue dans l’utilisation de l’argent pub­lic et un respect strict des principes qui fondent la légitim­ité du ser­vice pub­lic. Or, aujourd’hui, ces exi­gences ne sont man­i­feste­ment pas tou­jours au rendez-vous.

La ques­tion n’est donc pas idéologique, elle est opéra­tionnelle : quel audio­vi­suel pub­lic voulons-nous, pour quelles mis­sions, et à quel coût pour les Français ?

Pro­pos recueil­lis par Lorelei Bancharel

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