Alors que les auditions de la commission d’enquête sur l’audiovisuel public ont pris fin mercredi 8 avril 2026, et alors que le moment est venu pour le député UDR d’écrire son rapport, Charles Alloncle revient sur ces six mois de travail qui ont exposé comme jamais auparavant le mammouth France Télévisions et sur les résistances du système politico-médiatique auquel il est confronté. Entretien choc.
Lorelei Blancharel : La commission d’enquête sur l’audiovisuel public a pris fin ce mercredi 8 avril. Votre rapport est désormais très attendu mais le bruit court qu’il pourrait ne jamais voir le jour. Pensez-vous que cela soit possible ?
Charles Alloncle : Une telle situation serait, en réalité, quasiment sans précédent dans l’histoire de la Ve République. Une seule commission d’enquête, il y a une quinzaine d’années, a vu son rapport censuré à l’issue de ses travaux. [NDLR : le rapport Perruchot sur les finances des syndicats, en 2011]
« Il me paraitrait invraisemblable que les députés votent contre. »
Si cela devait se reproduire, il faut bien mesurer la gravité d’un tel acte. Ce ne serait pas seulement la non-publication d’un rapport : ce serait l’effacement pur et simple de l’ensemble des travaux de la commission. Les auditions filmées, les comptes rendus, les documents… tout disparaîtrait du jour au lendemain du site de l’Assemblée nationale. Plus encore, toute diffusion de ces contenus deviendrait illégale. En d’autres termes, cela reviendrait à faire comme si cette commission n’avait jamais existé.
Voir aussi : Rapport Alloncle : les craintes d’une non-publication grandissent
C’est la raison pour laquelle un vote défavorable à la publication du rapport constituerait un fait d’une extrême gravité. L’enjeu dépasse largement la seule question de la publication : il touche au fonctionnement même de nos institutions démocratiques.
Même si un nombre significatif de députés de gauche et macronistes s’était, il y a six mois, opposé à la création de la commission d’enquête avant même le démarrage de nos travaux, et que, depuis, plusieurs, dont le Président, ont tenté d’en entraver le bon déroulement ou de mettre un terme définitif à l’enquête, au vu du nombre considérable de révélations faites, il me paraitrait invraisemblable que les députés votent contre.
L.B. : Le « hic », c’est que cette commission d’enquête fait énormément parler. Si ces députés censurent le rapport, cela ne risquerait-il pas de se transformer en véritable scandale d’État ?
C.A. : À l’évidence, trop de Français ont désormais été pris à témoin pour qu’une telle décision ne produise aucune conséquence. Si le rapport venait à être censuré, une indignation forte et légitime s’exprimerait dans le pays et il serait très difficile, voire impossible, pour les députés qui auront voté contre de s’en expliquer.
Je rappelle que dès le début de cette commission, beaucoup de députés de gauche et macronistes ont tout fait pour que je ne parle pas, le Président en tête. Certains ont même voulu m’interdire de communiquer les révélations successives de nos travaux sur les réseaux sociaux ou dans les médias, alors que nos auditions sont publiques et que j’y suis pleinement autorisé. Plus grave encore, le président macroniste issu de la majorité m’a imposé, à partir de janvier, une « diète médiatique », qu’il ne s’est lui-même pas appliquée, ainsi qu’une interdiction des live-tweets, alors même que toutes les séances sont publiques, pour accepter de reprendre les auditions après qu’il les ait suspendues pendant plus d’un mois… Nous avons malheureusement, à cause de lui et de cet esprit de censure, perdu beaucoup de temps.
Ce qui me réjouit malgré tout, c’est que nous avons réussi à braquer un projecteur sur les travaux de notre commission et à prendre les Français à témoin. Nous leur avons permis de se saisir de ces sujets qui les concernent directement puisque c’est de l’utilisation de leurs impôts qu’il s’agit. Et c’est ce qui permettra probablement, aussi par la pression de l’opinion publique, de responsabiliser une majorité de députés et d’obtenir un vote favorable à la publication du rapport.
L.B. : Ces députés ne jouent-ils pas leur place lors des prochaines élections législatives ?
C.A. : Je pense effectivement que leur responsabilité serait immense en cas de censure du rapport et c’est ce qui, je l’espère et le crois de plus en plus, les en dissuadera. Beaucoup de Français, de gauche comme de droite, se sont saisis de ces travaux et jugent parfaitement légitime d’« ouvrir le capot », de comprendre comment près de quatre milliards d’euros d’argent public sont utilisés.
« Un député qui choisirait de voter pour la censure du rapport devrait en répondre devant ses électeurs. »
C’est d’ailleurs ce que je constate chaque jour sur le terrain : beaucoup de Français nous remercient aujourd’hui de démanteler un certain nombre de systèmes passés sous silence depuis des années et qui pourraient s’apparenter à de la corruption et à des conflits d’intérêts manifestes.
Dans ce contexte, un député qui choisirait de voter pour la censure du rapport devrait en répondre devant ses électeurs. Il lui faudrait expliquer pourquoi il a préféré empêcher la transparence plutôt que de défendre le droit des Français à savoir comment leur argent est utilisé.
Au-delà du vote de la loi, je rappelle en outre que c’est une obligation constitutionnelle, plus encore qu’un devoir moral, pour les représentants du peuple à l’Assemblée de vérifier le bon usage des impôts des Français et d’évaluer les politiques publiques.
« Mon objectif est clair : que cette commission débouche rapidement sur des réformes indispensables pour l’audiovisuel public. »
L.B. : Rapport publié ou pas, y aura-t-il selon vous un avant-après cette commission ? Sur la transparence en général ?
C.A. : Je veux le croire.
Dès le départ, j’ai voulu rompre avec une certaine tradition des commissions d’enquête qui se contentent de produire un rapport de plus, souvent voué à rester lettre morte. Mon objectif est clair : que cette commission produise des effets concrets, qu’elle prenne les Français à témoin, qu’elle responsabilise les dirigeants publics et, surtout, qu’elle débouche rapidement sur des réformes indispensables pour l’audiovisuel public.
Ce rapport a vocation à formuler des recommandations pragmatiques, applicables et, j’y tiens, dénuées de toute approche idéologique. Il ne s’agit pas de faire un exercice théorique, mais de provoquer un véritable électrochoc. L’enjeu est que des responsables comme Delphine Ernotte, Sibyle Veil, ainsi que les dirigeants des autres entités concernées, puissent engager sans délai les transformations nécessaires pour sauver ces entreprises.
Car la réalité est préoccupante. La situation financière de ces groupes, notamment celle de France Télévisions, est extrêmement fragile : trésorerie négative, déficits cumulés de plus de 81 millions d’euros depuis 2017, risque de dissolution selon le Code du commerce… Nous sommes à un moment charnière. Il est littéralement minuit moins le quart pour l’audiovisuel public.
Au-delà même de ces constats, j’espère que la méthode que nous avons adoptée, fondée sur la transparence et l’association des Français à nos travaux, laissera une trace féconde. L’intérêt suscité montre que les citoyens veulent comprendre, veulent suivre, veulent contrôler.
Si, demain, chaque dirigeant public, à la tête d’une entreprise, d’une administration ou d’une agence, agit avec davantage de rigueur, de sens des responsabilités et de précaution dans l’utilisation de l’argent public, alors cette commission aura déjà produit un effet majeur.
Car au fond, il s’agit de répondre à une attente profonde : celle de Français qui supportent une pression fiscale très élevée, qui voient pourtant leurs services publics se dégrader et qui, légitimement, demandent des comptes.
Si cette commission permet de remettre de la responsabilité, de la transparence et de la gravité dans l’usage de l’argent public, alors elle aura dépassé son objet initial. Et ce serait, à mes yeux, une réussite essentielle.
« Il est temps de mettre fin à des décennies de culture de l’impunité. »
L.B. : Cette commission dépasse donc, selon vous, la « simple » question de l’audiovisuel public ?
C.A. : À l’évidence, oui.
Elle révèle en réalité un problème beaucoup plus profond : celui de notre manière de piloter l’action publique. Il est désormais temps de changer de méthode, d’ouvrir tous les capots et de mettre fin à des décennies de culture de l’impunité. Ce dont notre pays a besoin, c’est d’une transformation en profondeur de la façon dont nous évaluons, contrôlons et assumons les politiques publiques.
C’est précisément l’ambition que nous porterons dès l’année prochaine, avec Éric Ciotti, que je remercie pour son initiative, aux côtés de Marine Le Pen et Jordan Bardella : conduire un grand audit de l’action publique, sans tabou, et examiner avec exigence l’efficacité réelle de chaque politique menée.
L’objectif est simple : remettre de la responsabilité là où elle a trop souvent disparu, sortir d’une logique où la dépense publique serait devenue une fin en soi, et rétablir une culture de résultats au service des Français.
L.B. : Beaucoup appellent à la privatisation de l’audiovisuel public. Quel est votre avis à ce sujet ? Ne pensez-vous pas que l’audiovisuel public peut aussi être un outil formidable pour la bataille culturelle ?
C.A. : Depuis le début de cette commission d’enquête, mes positions ont été largement caricaturées. Certains journalistes et le président macroniste de la commission lui-même, sans beaucoup de rigueur déontologique ni d’honnêteté, ont cherché à me présenter comme un partisan déterminé de la privatisation. C’est mensonger, et cela a surtout permis de discréditer, par avance, le sérieux de nos travaux en prêtant des intentions qui n’ont jamais été les miennes.
« Je m’exprimerai donc sur mes recommandations au moment de la publication du rapport, pas avant. »
Dès la toute première conférence de presse, j’ai pourtant été très clair : mon objectif est de sauver les quelques missions précieuses de l’audiovisuel public, aujourd’hui menacées de disparition et fragilisées par des années de gestion contestable, de dérives et de dysfonctionnements graves.
Malgré cela, certains ont persisté à m’enfermer, de façon fallacieuse, dans une position que je n’ai jamais défendue. Or, depuis le début, je m’impose une ligne de conduite simple : ne préjuger d’aucune conclusion avant la fin des travaux. C’est une exigence de sérieux, mais aussi une condition de crédibilité vis-à-vis des personnes que nous auditionnons.
Je m’exprimerai donc sur mes recommandations au moment de la publication du rapport, pas avant.
Ce que je peux dire en revanche, c’est que ces recommandations seront pragmatiques, applicables rapidement et dénuées de toute approche idéologique. Elles viseront à garantir un audiovisuel public qui respecte pleinement ses principes fondamentaux : honnêteté, indépendance, pluralisme, mais aussi rigueur dans la gestion des deniers publics.
Car oui, l’audiovisuel public peut avoir un rôle utile, y compris dans la poursuite de missions difficilement assumables par les chaînes privées commerciales, davantage orientées vers la rentabilité à tout prix. Mais encore faut-il définir clairement ses missions, s’assurer qu’elles répondent à un véritable besoin d’intérêt général, et mesurer précisément leur coût pour les Français.
Cela suppose une exigence absolue dans l’utilisation de l’argent public et un respect strict des principes qui fondent la légitimité du service public. Or, aujourd’hui, ces exigences ne sont manifestement pas toujours au rendez-vous.
La question n’est donc pas idéologique, elle est opérationnelle : quel audiovisuel public voulons-nous, pour quelles missions, et à quel coût pour les Français ?
Propos recueillis par Lorelei Bancharel
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