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Charles Alloncle vs Nagui : règlement de comptes et révélations

7 avril 2026 | Temps de lecture : 10 minutes

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Round 2. Après un clash sur les réseaux soci­aux, la venue de Nagui Fam devant la Com­mis­sion d’enquête sur l’audiovisuel pub­lic était par­ti­c­ulière­ment atten­due. Sans sur­prise, l’audition a viré au règle­ment de comptes. Mais der­rière les coups échangés, de nom­breuses infor­ma­tions ont émergé, sur le fonc­tion­nement de l’audiovisuel pub­lic et des maisons de production.

Ce 1ᵉ avril, le ton n’était pas à la plaisan­terie à la Com­mis­sion d’enquête sur l’audiovisuel. Dès l’ouverture, le ton était don­né : Nagui Fam est entré en scène afin de ren­vers­er toute accu­sa­tion, affir­mant vouloir « éclair­cir deux ou trois points » en pro­pos lim­i­naires. S’attaquant d’emblée au rap­por­teur Charles-Hen­ri Allon­cle, il lui a d’emblée reproché d’avoir « com­mencé le tra­vail par la fin », par un « juge­ment avant l’audience ».

Car tout avait com­mencé le 21 décem­bre dernier, sur la chaîne YouTube « Les Incor­rectibles » d’Éric Moril­lot. Nagui a porté plainte pour cyber­har­cèle­ment à la suite de pro­pos tenus par le député UDR, celui-ci ayant vu en l’animateur la per­son­ne qui se serait, depuis dix ans, « le plus enrichie sur l’argent pub­lic […] devant n’importe quel patron d’entreprise publique ». Ajoutant :

« Ça se compte en cen­taines de mil­lions d’euros. »

Nagui avait réa­gi sur Insta­gram en fustigeant « des accu­sa­tions sans preuves » l’ayant « jeté en pâture » à la vin­dicte pop­u­laire. Alors en quelques min­utes, l’audition a viré au règle­ment de comptes. Renâ­clant à l’idée de réduire son allo­cu­tion de dix min­utes, l’animateur âgé de 64 ans a rapi­de­ment réitéré ses critiques :

« Vous avez créé du buzz en con­fon­dant chiffre d’affaires et bénéfices ! »

Jeté en pâture ?

Le député ripostera, reprochant à l’animateur le « manque de pudeur » de sa « pos­ture victimaire » :

« C’est assez fort de m’accuser de cyber­har­cèle­ment, vous m’avez jeté en pâture à votre 1,5 mil­lion d’abonnés en dis­ant que vous étiez con­vo­qué ici parce que vous étiez végan et d’origine égyptienne ! »

Face aux risques de déra­pages, le prési­dent Jérémie Patri­er-Lei­tus ten­ta de recadr­er les duellistes :

« On ne va pas faire le con­cours de celui qui a reçu le plus de men­aces de mort ! »

Et de prévenir : « Soit on est inca­pables de pos­er des ques­tions et d’avoir des répons­es et je sus­pends cette audi­tion. » « On n’est pas dans la cour de récréa­tion, mais qui a com­mencé ? C’est extrême­ment sim­ple, c’est le député Charles Allon­cle », rétorque l’intéressé. Électrique.

Voir aus­si : La ten­sion monte entre Charles Allon­cle et Nagui, présen­ta­teur vedette du PAF

« L’animateur-producteur le mieux servi du service public » ?

Au cœur des inter­ro­ga­tions de l’élu, les sommes perçues par Nagui Fam et des craintes de favoritisme, remon­tant aux années 90. Citant la presse de l’époque, une con­damna­tion de France 2 pour favoritisme en 1995 et un rap­port par­lemen­taire de 1996, Charles Allon­cle a évo­qué « une débauche d’argent pub­lic », con­traig­nant l’auditionné à se défendre dans un échange con­fus. Ain­si a‑t-il soulevé que les dota­tions de l’audiovisuel pub­lic prove­naient de la TVA – selon lui moins douloureux pour les Français. Aus­si la Cour des comptes l’aurait-elle « totale­ment blanchi ». Une approx­i­ma­tion, la Cour ne l’ayant pas blanchi per­son­nelle­ment mais ayant sim­ple­ment mené un audit de France 2.

« Vous êtes, je pense, l’animateur-producteur le mieux servi du ser­vice pub­lic, com­ment l’expliquez-vous ? » : offen­sif, Charles Allon­cle a ensuite inter­rogé Nagui Fam sur son omniprésence – que Patrick Sébastien (audi­tion­né lui aus­si) trou­vait aus­si sus­pecte. Une place que l’intéressé assumera mais voudra surtout tem­pér­er, soulig­nant que beau­coup de ses émis­sions n’avaient pas été choisies et qu’il avait con­nu des longues péri­odes de vach­es mai­gres dans les années 2000. En ce qui con­cerne « Tarata­ta », « belle émis­sion du ser­vice pub­lic sur la chan­son française », dont il eut l’idée et dont il est pro­prié­taire, il fit val­oir qu’elle exis­tait certes depuis 33 ans mais par inter­mit­tences. En effet arrêtée à l’antenne en 2013, elle a con­tin­ué un temps sur le web avant que Del­phine Ernotte n’en demande elle-même le retour en prime time. Résul­tat : les grands numéros de l’automne 2025 ont cap­té « 12,8 % puis 13,3 % de part d’audience », selon l’intéressé. « Mon rôle est de coûter le moins pos­si­ble et de rap­porter le plus pos­si­ble, pour l’instant c’est mis­sion accom­plie ! » dira-t-il plus tard.

Autre inter­ro­ga­tion : depuis 2019, Nagui n’a pas déposé les comptes de ses sociétés, Allon­cle soulig­nant là une vio­la­tion de l’obligation légale. Un manque de trans­parence jus­ti­fié par l’animateur… pour les préserv­er de la con­cur­rence et pour con­serv­er sa capac­ité de négo­ci­a­tion vis-à-vis de ses clients.

Pas d’appels d’offres pour « N’oubliez pas les paroles »

Sans doute la par­tie la plus ten­due de l’audition fut-elle celle por­tant sur la mul­ti­pli­ca­tion de con­trats dont aurait béné­fi­cié l’animateur. Charles Allon­cle évo­qua une for­tune de « mul­ti­mil­lion­naire » réal­isée grâce au ser­vice pub­lic et encore une fois un « soupçon de favoritisme », par­ti­c­ulière­ment de la part de Takis Can­dilis, ex-bras droit de Del­phine Ernotte à la tête de France Télévi­sions et dirigeant au sein du groupe Ban­i­jay dont Nagui est à la fois salarié et action­naire. « Une émis­sion fonc­tionne, on vous en demande plus, on l’arrête si elle ne fonc­tionne pas », répon­dit-il, lis­tant des émis­sions inter­rompues par Can­dilis et niant ain­si tout favoritisme.

Ne voulant rien lâch­er, Charles Allon­cle men­tion­na ensuite le jeu « N’oubliez pas les paroles », grand suc­cès com­mer­cial pour Nagui. Un jeu adap­té d’un for­mat améri­cain alors très pop­u­laire (Don’t For­get the Lyrics), mais un jeu a été testé en 2008 sans appel d’offres pub­lic… Une infor­ma­tion pour le moins gênante, que n’a pas démen­tie Nagui, jus­ti­fi­ant un test sur deux mois durant l’été puis le besoin de combler l’antenne après les échecs d’autres émis­sions. Surtout, Nagui jus­ti­fia cette sit­u­a­tion excep­tion­nelle en rai­son de l’utilité de l’émission, qui a finale­ment été dif­fusée en « access prime time », c’est-à-dire sur la plage 18h/20h. Un créneau cru­cial pour tracter le JT de 20h. Un pro­gramme devenu d’autant plus incon­tourn­able qu’il s’est avéré peu coû­teux et génère des recettes pub­lic­i­taires sig­ni­fica­tives. « Vos émis­sions, au moins l’une d’entre elles, rap­porteraient presque 20 % des recettes pub­lic­i­taires de France 2 », a d’ailleurs affir­mé le prési­dent de séance, se bas­ant toute­fois sur des chiffres de 2017.

Une clause « inhabituelle » pour favoriser les productions de Nagui ?

Pour­suiv­ant sur ses soupçons de favoritisme, Charles Allon­cle soule­va un engage­ment de France Télévi­sions de 100 mil­lions d’euros sur des con­trats pluri­an­nuels pour la péri­ode 2017–20 avec Air Pro­duc­tions, la société de Nagui, mais surtout en exhumant une let­tre d’intention signée en mai 2017 con­tenant une clause « inhab­ituelle ». Dans celle-ci, France Télévi­sions s’engageait en sub­stance à « faire ses meilleurs efforts » pour acheter ou pro­duire des fic­tions en prime time à Air Productions.

Pour­tant acculé, Nagui bot­tera en touche, déclarant que ses pro­duc­tions de fic­tions ou de doc­u­men­taires ont d’abord été refusées par France 2 et enfin accep­tées qu’après des suc­cès sur TF1. Et de résumer : « il n’y a pas de para­chute doré ».

Rémunérations : pas de « salaire » mirobolant

Au bout d’1h30 vint le tour de l’émission « Cha­cun son tour ». Charles Allon­cle reprocha un « manque de trans­parence », voire même une « entrave » de Nagui lors d’un audit sur l’émission, celui-ci n’ayant pas trans­mis des pièces jus­ti­fica­tives dans les temps sur ses rémunéra­tions. De quoi faire de nou­veau mon­ter la ten­sion. Car selon Allon­cle, le devis sur cette émis­sion prévoy­ait 170 000€ de rémunéra­tion pour Nagui et le représen­tant d’Endemol. Mais le rap­port d’audit cité par le député relève une ral­longe de la rémunéra­tion de 378 000€ pour une seule sai­son, via la société de pro­duc­tion Ban­i­jay. Un mon­tant supérieur au salaire annuel de la prési­dente de France Télévi­sions Del­phine Ernotte, souligne-t-il.

Nagui s’offusqua en retour d’accusations injus­ti­fiées sur des marges « dingues de 50% », soulig­nant n’être « que » pro­duc­teur salarié sur ce pro­jet et Ban­i­jay n’ayant margé « que » de 10,3%. Évo­quant des « prix cat­a­logue cheap » con­cer­nant sa rémunéra­tion, Nagui a fini par affirmer tout ignor­er de cette somme de 378 000 €.

Nagui affirme gagner autant qu’un footballeur de Ligue 2

« Je gagne mon argent et très bien ma vie. J’ai même enten­du que je gag­nais ma vie comme un foot­balleur », lâche Nagui, avant de pour­suiv­re avec humour : « Mais je vais rené­goci­er mon con­trat parce que je joue plus en Ligue 2 qu’en Ligue 1 ! » Une affir­ma­tion acces­soire­ment fausse, puisque le salaire brut men­su­el moyen en Ligue 1 s’élève à 135 000€ par mois et celui en Ligue 2 à 15 000 €).

« Vous êtes très bien payé, c’est votre droit, vous avez beau­coup de tal­ent », a con­cédé Allon­cle avant d’ajouter que la mai­son de pro­duc­tion margeait de 25% sur l’émission « N’oubliez pas les paroles ». Selon les doc­u­ments internes con­sultés par le député, l’animateur perçoit 2 500 euros par épisode de 30 min­utes, « plus que le salaire médi­an des Français ». Au rythme de 12 épisodes par semaine. Soit env­i­ron 1,5 mil­lion d’euros pour cette seule émis­sion sur une année.

« J’aimerais avoir le temps de vous expli­quer com­ment tout cela fonc­tionne (…) Vous bal­ancez des chiffres qui sont des vol­umes, des chiffres d’af­faires », riposte Nagui. Insis­tant sur son statut de salarié de Ban­i­jay et non de France Télévi­sions, l’animateur a souligné que les mon­tants inté­graient l’ensemble des charges de pro­duc­tion. Il a par ailleurs rap­pelé que le vol­ume d’enregistrements avait forte­ment aug­men­té – pas­sant par­fois à 14 émis­sions par jour – pour com­penser la baisse des bud­gets publics, entraî­nant une diminu­tion de 33 % du coût à la minute sur dix ans.

Des conditions de travail très difficiles

Con­cer­nant les « ambianceurs » (danseurs et fig­u­rants), accusés d’être exploités par le député, Nagui a défendu le respect des con­ven­tions col­lec­tives : ceux-ci sont payés « au cachet », à un niveau supérieur aux min­i­ma soci­aux (150 euros au lieu des 100 euros rap­portés par cer­tains témoignages), et ils se relaient pour tenir le rythme : « per­son­ne ne pour­rait danser, se tré­mouss­er pen­dant des heures sans être sous emprise » ! « Nous ne faisons pas cela pour le plaisir », a‑t-il con­cédé implicite­ment, tout en assumant ce mod­èle per­me­t­tant à l’émission de rester une loco­mo­tive pub­lic­i­taire en access prime time.

Nagui nie toute prise de position politique dans le cadre de son travail

Dans la dernière par­tie de son audi­tion, Nagui Fam a été inter­pel­lé par des députés du Rassem­ble­ment nation­al sur ses pris­es de posi­tion jugées par­ti­sanes. Ces élus, en par­ti­c­uli­er la députée Car­o­line Par­men­tier, lui ont reproché d’avoir affiché publique­ment des posi­tions hos­tiles à leur mou­ve­ment, notam­ment en sig­nant des tri­bunes con­tre l’élection de Marine Le Pen en 2017. Aus­si d’avoir, selon eux, util­isé le ser­vice pub­lic pour relay­er ses opin­ions per­son­nelles, met­tant en cause son devoir de réserve en tant qu’animateur salarié du ser­vice pub­lic (sur France Inter). L’intéressé a assumé son sou­tien au front répub­li­cain tout en insis­tant fer­me­ment n’avoir jamais délivré la moin­dre con­signe de vote à l’antenne ni instru­men­tal­isé ses émis­sions pour influ­encer les téléspectateurs.

Au final, cette séance n’a pas tranché les débats : elle a surtout mis en lumière des per­cep­tions diver­gentes sur le rôle et la rémunéra­tion des fig­ures emblé­ma­tiques du ser­vice pub­lic. Il fau­dra donc atten­dre la pub­li­ca­tion du rap­port final de Charles Allon­cle, prévue à l’issue des travaux de la com­mis­sion d’enquête, pour dis­pos­er d’une syn­thèse com­plète et des éventuelles recom­man­da­tions ou con­clu­sions sur la façon dont le ser­vice pub­lic de l’audiovisuel doit fonctionner.

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