Round 2. Après un clash sur les réseaux sociaux, la venue de Nagui Fam devant la Commission d’enquête sur l’audiovisuel public était particulièrement attendue. Sans surprise, l’audition a viré au règlement de comptes. Mais derrière les coups échangés, de nombreuses informations ont émergé, sur le fonctionnement de l’audiovisuel public et des maisons de production.
Ce 1ᵉ avril, le ton n’était pas à la plaisanterie à la Commission d’enquête sur l’audiovisuel. Dès l’ouverture, le ton était donné : Nagui Fam est entré en scène afin de renverser toute accusation, affirmant vouloir « éclaircir deux ou trois points » en propos liminaires. S’attaquant d’emblée au rapporteur Charles-Henri Alloncle, il lui a d’emblée reproché d’avoir « commencé le travail par la fin », par un « jugement avant l’audience ».
Car tout avait commencé le 21 décembre dernier, sur la chaîne YouTube « Les Incorrectibles » d’Éric Morillot. Nagui a porté plainte pour cyberharcèlement à la suite de propos tenus par le député UDR, celui-ci ayant vu en l’animateur la personne qui se serait, depuis dix ans, « le plus enrichie sur l’argent public […] devant n’importe quel patron d’entreprise publique ». Ajoutant :
« Ça se compte en centaines de millions d’euros. »
Nagui avait réagi sur Instagram en fustigeant « des accusations sans preuves » l’ayant « jeté en pâture » à la vindicte populaire. Alors en quelques minutes, l’audition a viré au règlement de comptes. Renâclant à l’idée de réduire son allocution de dix minutes, l’animateur âgé de 64 ans a rapidement réitéré ses critiques :
« Vous avez créé du buzz en confondant chiffre d’affaires et bénéfices ! »
Jeté en pâture ?
Le député ripostera, reprochant à l’animateur le « manque de pudeur » de sa « posture victimaire » :
« C’est assez fort de m’accuser de cyberharcèlement, vous m’avez jeté en pâture à votre 1,5 million d’abonnés en disant que vous étiez convoqué ici parce que vous étiez végan et d’origine égyptienne ! »
Face aux risques de dérapages, le président Jérémie Patrier-Leitus tenta de recadrer les duellistes :
« On ne va pas faire le concours de celui qui a reçu le plus de menaces de mort ! »
Et de prévenir : « Soit on est incapables de poser des questions et d’avoir des réponses et je suspends cette audition. » « On n’est pas dans la cour de récréation, mais qui a commencé ? C’est extrêmement simple, c’est le député Charles Alloncle », rétorque l’intéressé. Électrique.
Voir aussi : La tension monte entre Charles Alloncle et Nagui, présentateur vedette du PAF
« L’animateur-producteur le mieux servi du service public » ?
Au cœur des interrogations de l’élu, les sommes perçues par Nagui Fam et des craintes de favoritisme, remontant aux années 90. Citant la presse de l’époque, une condamnation de France 2 pour favoritisme en 1995 et un rapport parlementaire de 1996, Charles Alloncle a évoqué « une débauche d’argent public », contraignant l’auditionné à se défendre dans un échange confus. Ainsi a‑t-il soulevé que les dotations de l’audiovisuel public provenaient de la TVA – selon lui moins douloureux pour les Français. Aussi la Cour des comptes l’aurait-elle « totalement blanchi ». Une approximation, la Cour ne l’ayant pas blanchi personnellement mais ayant simplement mené un audit de France 2.
« Vous êtes, je pense, l’animateur-producteur le mieux servi du service public, comment l’expliquez-vous ? » : offensif, Charles Alloncle a ensuite interrogé Nagui Fam sur son omniprésence – que Patrick Sébastien (auditionné lui aussi) trouvait aussi suspecte. Une place que l’intéressé assumera mais voudra surtout tempérer, soulignant que beaucoup de ses émissions n’avaient pas été choisies et qu’il avait connu des longues périodes de vaches maigres dans les années 2000. En ce qui concerne « Taratata », « belle émission du service public sur la chanson française », dont il eut l’idée et dont il est propriétaire, il fit valoir qu’elle existait certes depuis 33 ans mais par intermittences. En effet arrêtée à l’antenne en 2013, elle a continué un temps sur le web avant que Delphine Ernotte n’en demande elle-même le retour en prime time. Résultat : les grands numéros de l’automne 2025 ont capté « 12,8 % puis 13,3 % de part d’audience », selon l’intéressé. « Mon rôle est de coûter le moins possible et de rapporter le plus possible, pour l’instant c’est mission accomplie ! » dira-t-il plus tard.
Autre interrogation : depuis 2019, Nagui n’a pas déposé les comptes de ses sociétés, Alloncle soulignant là une violation de l’obligation légale. Un manque de transparence justifié par l’animateur… pour les préserver de la concurrence et pour conserver sa capacité de négociation vis-à-vis de ses clients.
🔴Depuis 2019, Nagui n’a PAS déposé les comptes de ses sociétés de production, ce qui constitue une violation de l’obligation légale prévue par l’article L232-23 du Code de commerce. (@CHAlloncle)pic.twitter.com/AI8ddxFvgp
— Observatoire du journalisme (Ojim) (@ojim_france) April 2, 2026
Pas d’appels d’offres pour « N’oubliez pas les paroles »
Sans doute la partie la plus tendue de l’audition fut-elle celle portant sur la multiplication de contrats dont aurait bénéficié l’animateur. Charles Alloncle évoqua une fortune de « multimillionnaire » réalisée grâce au service public et encore une fois un « soupçon de favoritisme », particulièrement de la part de Takis Candilis, ex-bras droit de Delphine Ernotte à la tête de France Télévisions et dirigeant au sein du groupe Banijay dont Nagui est à la fois salarié et actionnaire. « Une émission fonctionne, on vous en demande plus, on l’arrête si elle ne fonctionne pas », répondit-il, listant des émissions interrompues par Candilis et niant ainsi tout favoritisme.
Ne voulant rien lâcher, Charles Alloncle mentionna ensuite le jeu « N’oubliez pas les paroles », grand succès commercial pour Nagui. Un jeu adapté d’un format américain alors très populaire (Don’t Forget the Lyrics), mais un jeu a été testé en 2008 sans appel d’offres public… Une information pour le moins gênante, que n’a pas démentie Nagui, justifiant un test sur deux mois durant l’été puis le besoin de combler l’antenne après les échecs d’autres émissions. Surtout, Nagui justifia cette situation exceptionnelle en raison de l’utilité de l’émission, qui a finalement été diffusée en « access prime time », c’est-à-dire sur la plage 18h/20h. Un créneau crucial pour tracter le JT de 20h. Un programme devenu d’autant plus incontournable qu’il s’est avéré peu coûteux et génère des recettes publicitaires significatives. « Vos émissions, au moins l’une d’entre elles, rapporteraient presque 20 % des recettes publicitaires de France 2 », a d’ailleurs affirmé le président de séance, se basant toutefois sur des chiffres de 2017.
Une clause « inhabituelle » pour favoriser les productions de Nagui ?
Poursuivant sur ses soupçons de favoritisme, Charles Alloncle souleva un engagement de France Télévisions de 100 millions d’euros sur des contrats pluriannuels pour la période 2017–20 avec Air Productions, la société de Nagui, mais surtout en exhumant une lettre d’intention signée en mai 2017 contenant une clause « inhabituelle ». Dans celle-ci, France Télévisions s’engageait en substance à « faire ses meilleurs efforts » pour acheter ou produire des fictions en prime time à Air Productions.
Pourtant acculé, Nagui bottera en touche, déclarant que ses productions de fictions ou de documentaires ont d’abord été refusées par France 2 et enfin acceptées qu’après des succès sur TF1. Et de résumer : « il n’y a pas de parachute doré ».
Rémunérations : pas de « salaire » mirobolant
Au bout d’1h30 vint le tour de l’émission « Chacun son tour ». Charles Alloncle reprocha un « manque de transparence », voire même une « entrave » de Nagui lors d’un audit sur l’émission, celui-ci n’ayant pas transmis des pièces justificatives dans les temps sur ses rémunérations. De quoi faire de nouveau monter la tension. Car selon Alloncle, le devis sur cette émission prévoyait 170 000€ de rémunération pour Nagui et le représentant d’Endemol. Mais le rapport d’audit cité par le député relève une rallonge de la rémunération de 378 000€ pour une seule saison, via la société de production Banijay. Un montant supérieur au salaire annuel de la présidente de France Télévisions Delphine Ernotte, souligne-t-il.
Nagui s’offusqua en retour d’accusations injustifiées sur des marges « dingues de 50% », soulignant n’être « que » producteur salarié sur ce projet et Banijay n’ayant margé « que » de 10,3%. Évoquant des « prix catalogue cheap » concernant sa rémunération, Nagui a fini par affirmer tout ignorer de cette somme de 378 000 €.
Nagui affirme gagner autant qu’un footballeur de Ligue 2
« Je gagne mon argent et très bien ma vie. J’ai même entendu que je gagnais ma vie comme un footballeur », lâche Nagui, avant de poursuivre avec humour : « Mais je vais renégocier mon contrat parce que je joue plus en Ligue 2 qu’en Ligue 1 ! » Une affirmation accessoirement fausse, puisque le salaire brut mensuel moyen en Ligue 1 s’élève à 135 000€ par mois et celui en Ligue 2 à 15 000 €).
“J’ai entendu que je gagnais ma vie comme un footballeur. Je vais renégocier mon contrat, parce que je dois apparemment jouer en Ligue 2”, ironise Nagui.#DirectAN pic.twitter.com/SQPnBEsVXK
— LCP (@LCP) April 1, 2026
« Vous êtes très bien payé, c’est votre droit, vous avez beaucoup de talent », a concédé Alloncle avant d’ajouter que la maison de production margeait de 25% sur l’émission « N’oubliez pas les paroles ». Selon les documents internes consultés par le député, l’animateur perçoit 2 500 euros par épisode de 30 minutes, « plus que le salaire médian des Français ». Au rythme de 12 épisodes par semaine. Soit environ 1,5 million d’euros pour cette seule émission sur une année.
« J’aimerais avoir le temps de vous expliquer comment tout cela fonctionne (…) Vous balancez des chiffres qui sont des volumes, des chiffres d’affaires », riposte Nagui. Insistant sur son statut de salarié de Banijay et non de France Télévisions, l’animateur a souligné que les montants intégraient l’ensemble des charges de production. Il a par ailleurs rappelé que le volume d’enregistrements avait fortement augmenté – passant parfois à 14 émissions par jour – pour compenser la baisse des budgets publics, entraînant une diminution de 33 % du coût à la minute sur dix ans.
Des conditions de travail très difficiles
Concernant les « ambianceurs » (danseurs et figurants), accusés d’être exploités par le député, Nagui a défendu le respect des conventions collectives : ceux-ci sont payés « au cachet », à un niveau supérieur aux minima sociaux (150 euros au lieu des 100 euros rapportés par certains témoignages), et ils se relaient pour tenir le rythme : « personne ne pourrait danser, se trémousser pendant des heures sans être sous emprise » ! « Nous ne faisons pas cela pour le plaisir », a‑t-il concédé implicitement, tout en assumant ce modèle permettant à l’émission de rester une locomotive publicitaire en access prime time.
Nagui nie toute prise de position politique dans le cadre de son travail
Dans la dernière partie de son audition, Nagui Fam a été interpellé par des députés du Rassemblement national sur ses prises de position jugées partisanes. Ces élus, en particulier la députée Caroline Parmentier, lui ont reproché d’avoir affiché publiquement des positions hostiles à leur mouvement, notamment en signant des tribunes contre l’élection de Marine Le Pen en 2017. Aussi d’avoir, selon eux, utilisé le service public pour relayer ses opinions personnelles, mettant en cause son devoir de réserve en tant qu’animateur salarié du service public (sur France Inter). L’intéressé a assumé son soutien au front républicain tout en insistant fermement n’avoir jamais délivré la moindre consigne de vote à l’antenne ni instrumentalisé ses émissions pour influencer les téléspectateurs.
.@Parmentier_RN évoque “les positions anti-RN de Nagui”, et sa “censure” de l’humoriste Pierre-Emmanuel Barré pour avoir “prôné l’abstention”. “Est-ce que c’est votre rôle en tant qu’animateur (…) de vous servir du service public pour affirmer vos positions politiques ?”. pic.twitter.com/p66qz72p1V
— LCP (@LCP) April 1, 2026
Au final, cette séance n’a pas tranché les débats : elle a surtout mis en lumière des perceptions divergentes sur le rôle et la rémunération des figures emblématiques du service public. Il faudra donc attendre la publication du rapport final de Charles Alloncle, prévue à l’issue des travaux de la commission d’enquête, pour disposer d’une synthèse complète et des éventuelles recommandations ou conclusions sur la façon dont le service public de l’audiovisuel doit fonctionner.

