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Dessinateurs de presse : un métier toujours vivant, mais sous pression

11 mars 2026 | Temps de lecture : 4 minutes

Entre men­aces, pour­suites judi­ci­aires et auto­cen­sure, les dessi­na­teurs de presse exer­cent aujourd’hui un méti­er à la fois frag­ile et exposé. Si la car­i­ca­ture demeure une tra­di­tion anci­enne du débat pub­lic, la pro­fes­sion décline en France tan­dis que, partout dans le monde, les pres­sions con­tre la satire se multiplient.

La car­i­ca­ture poli­tique appar­tient depuis longtemps au paysage médi­a­tique. Pour­tant, der­rière l’apparente per­ma­nence du dessin satirique se cache une réal­ité plus frag­ile. Dans de nom­breux pays, les dessi­na­teurs de presse font face à un cli­mat de pres­sion crois­sant, mêlant intim­i­da­tions, pour­suites judi­ci­aires et cen­sure. Au-delà des inter­dic­tions des autorités éta­tiques, c’est aus­si l’autocensure et le rap­port à la lib­erté d’expression et à la décence qui sont ici concernés.

Un climat de menaces et d’intimidations

Un rap­port pub­lié en févri­er 2026 par les organ­i­sa­tions Car­toon­ing for Peace et Car­toon­ists Rights évoque un envi­ron­nement mon­di­al « de plus en plus périlleux » pour les caricaturistes.

Entre juin 2023 et juin 2025, ces organ­i­sa­tions ont recen­sé 87 cas de men­aces, pour­suites ou pres­sions visant des dessi­na­teurs de presse dans dif­férents pays.

Dans plusieurs États : Turquie, Inde, Malaisie, Égypte ou Ara­bie saou­dite, les pour­suites judi­ci­aires sont dev­enues un out­il priv­ilégié pour faire pres­sion sur les car­i­ca­tur­istes. Selon les auteurs du rap­port, ces procé­dures con­stituent des « mécan­ismes répres­sifs plus insi­dieux », sus­cep­ti­bles d’instaurer un véri­ta­ble « cli­mat de peur et d’autocensure ». Ces mécan­ismes ne sont pas nou­veaux, le car­i­ca­tur­iste Pierre Pina­tel avait ain­si été con­damné en 1968 pour offense au chef de l’État pour ses dessins irrévéren­cieux sur le général de Gaulle.

Les men­aces physiques sont égale­ment évo­quées : arresta­tions, intim­i­da­tions ou men­aces de mort sont régulière­ment sig­nalées. Le dessin satirique, par sa capac­ité à tourn­er en déri­sion les puis­sants, reste une forme d’expression par­ti­c­ulière­ment sen­si­ble, comme a pu le mon­tr­er l’attentat qui avait visé Char­lie Heb­do en 2015.

La satire, cible du pouvoir

Si cer­tains régimes autori­taires sont régulière­ment pointés du doigt, les inquié­tudes con­cer­nent désor­mais aus­si des démoc­ra­ties occi­den­tales. Les ONG évo­quent ain­si des « pra­tiques autori­taires » observées dans cer­tains pays où les pres­sions économiques, édi­to­ri­ales ou judi­ci­aires peu­vent lim­iter la dif­fu­sion de car­i­ca­tures jugées sensibles.

Aux États-Unis, la démis­sion en 2025 de la dessi­na­trice Ann Tel­naes du Wash­ing­ton Post a illus­tré ces ten­sions. La car­i­ca­tur­iste avait dénon­cé le refus de pub­li­er un dessin cri­tique envers le pro­prié­taire du jour­nal, Jeff Bezos, qu’elle accu­sait de chercher à « s’attirer les faveurs de Don­ald Trump ».

Pour beau­coup d’observateurs, ces épisodes témoignent d’une frag­ili­sa­tion du rôle tra­di­tion­nel du dessin de presse, qui repose pré­cisé­ment sur la lib­erté de se moquer des puissants.

Une profession en déclin

À ces pres­sions s’ajoute une autre évo­lu­tion plus struc­turelle : le déclin du méti­er lui-même. La presse écrite, prin­ci­pal débouché des car­i­ca­tur­istes, tra­verse depuis deux décen­nies une crise économique pro­fonde. Le dessin de presse pour­rait aus­si con­naître de pro­fonds change­ments avec le développe­ment de l’intelligence arti­fi­cielle. Les rédac­tions réduisent leurs effec­tifs, et les postes de dessi­na­teurs salariés devi­en­nent de plus en plus rares.

Le prési­dent de Car­toon­ing for Peace, le dessi­na­teur français Kak, évoque ain­si un recul « ver­tig­ineux » de la pro­fes­sion dans cer­tains pays, y com­pris dans ceux qui avaient his­torique­ment accueil­li de nom­breux caricaturistes.

La plu­part des grands quo­ti­di­ens tour­nent le dos à la car­i­ca­ture, à l’exception de quelques sig­na­tures comme Lasserpe et Soul­cié dans l’Equipe ou de plus anciens comme Chard qui sévit encore chez le Nou­veau Présent, en ligne, et Rivarol en papi­er… Il faut dire que la pro­fes­sion était déjà divisée selon les col­orations poli­tiques. Cer­tains, comme Ignace, diver­si­fient leurs activ­ités en pro­posant des por­traits ou des dessins sur mesure.

Rodolphe Cha­la­mel

Illus­tra­tion : Miège

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