Ainsi survient l’affaire Epstein. Elle est massive. Elle touche la politique, les médias, les célébrités, les institutions judiciaires, et toutes sortes de réseaux internationaux. Elle nous libère de toute naïveté. Elle nous fait comprendre comment fonctionne le vrai monde du pouvoir et des oligarchies. Elle nous libère de cet irénisme qui ne voit pas derrière les dorures des institutions ou le « glamour » des stars des médias ou celles d’Hollywood. Et l’on y réalise l’extraordinaire déclin anthropologique des élites dirigeantes : quand bien même innocents de tout crime, malversation, ou tout simplement de mauvais comportement, une grande partie des protagonistes aura fait montre de manque de jugeote ou de sélectivité quant à leurs amitiés. Pourquoi ?
Vient toujours le temps du « dévoilement »
Pendant que les quatre coins de la classe médiatique cherchent à tirer parti de ses « révélations », l’affaire Epstein, manipulée ou non, appartient à cette catégorie des ruses de la raison qui annoncent la mort des anciens régimes où le marquis de Sade projette son nihilisme sur le monde, où les petits abbés libertins pullulent parmi des castes fermées sur elles-mêmes qui croient avoir tout le pouvoir.
Crise morale, incurie des médias
Confrontés ces dernières années à l’émergence des podcasts et des « indépendants », les grands médias naviguent entre perte de crédibilité et rentabilité en baisse. Plusieurs vagues de concentrations, de tourniquets et de restructurations en ont résulté. L’affaire Epstein tombe à point pour une profession en perte d’auditoire. Certes, la récente guerre importée sur le territoire américain entre « Israel First » et « Palestine First », transformée ensuite en confrontation entre ceux d’ « America First » et ceux d’ « Israel First », avait mis le pouvoir mal à l’aise. D’autant que la croisade menée par les autorités fédérales contre le cartel des frontières ouvertes, principalement dans le Minnesota, à New York et à Hollywood, a monté crescendo. Mais ces zones de combat hallucinatoires propageaient un parfum de déjà-vu, sorte de « remake » d’anciens drames racialistes dont le matraquage psychologique transposait le pays aux marches du surréalisme. Contrairement à la légende habituelle, la population, bien plus préoccupée par son portefeuille, ne suivait pas cette offuscation des médias pour le compte d’autrui. Mais alors comment affronter les prochaines échéances électorales de 2026 et de 2028 ? Car, pour les médias, les urgences sont là : il faut éliminer Trump et guérir le pays du trumpisme, en faire un mauvais souvenir. Trois candidats travaillent en effet très dur à faire semblant de ne pas faire campagne : le gouverneur de Californie Gavin Newsom, poulain d’Hollywood, l’actuel secrétaire d’État Marco Rubio, le poulain des néoconservateurs et des chrétiens sionistes, et enfin l’actuel vice-président JD Vance, fort de sa personnalité transversale qui rallie d’un même trait archaïsme et futurisme. Dans cette course, autant que l’on puisse aujourd’hui juger, la saga Epstein tombe à pic. Chacun y retrouvera son compte : ceux du statu quo, ceux du comme avant, ceux de la nouvelle vague médiatico-politicienne. Les jeux du cirque vont commencer leur nouvelle saison. Du Netflix pour vrai.
Pays réel, pays formel, un déblocage en perspective ?
Avant de plonger dans le cas Epstein, comprenons une donnée sociologique de base : la révolte, tout le monde le sait, gronde depuis l’ère Bill Clinton. Un simple ruisseau devenu Niagara. Aujourd’hui les classes dirigeantes institutionnelles bénéficiaires de la corne d’abondance se trouvent coincées entre le marteau et l’enclume. Une enclume représentée par les « ceux d’en bas », les parias périphériques du système qui, depuis l’effet Trump suivi de Twitter devenant X, sont de plus en plus éveillés. Ensuite un marteau, qui incarne les nouvelles oligarchies qui remplacent les anciennes. Gazeuses et liquides, plus horizontales que verticales, elles empruntent les chemins de traverse tracés par une galaxie dont les yeux sont Elon Musk et Peter Thiel. Ils savent ce qu’est la communication. Ils appellent de leurs vœux une nouvelle machine impériale à imaginer le monde. Ils déclarent l’urgente nécessité de renoncer aux anciennes attitudes dites de la gestion du déclin. Ils prescrivent des thérapies et prophylaxies de choc afin de traiter les maladies sociales et spirituelles qui font le lit, nous dit Thiel, d’un « Antéchrist » qui a « mis les anciens hippies au pouvoir » aux États-Unis. Ils voient le début de la fin en 1969, avec Woodstock.
Trump, intermittent du spectacle des techno-génies
Aveuglés par leur tendance à personnaliser à outrance, donc par leur incontrôlable aversion pour Trump, les médias de l’ancien régime ne réalisent pas la position de ce dernier. Homme de transition, il a été choisi par les techno-génies du futur régime. Ces derniers ont en effet misé sur un intermittent du spectacle. Son travail ? Ahurir, leurrer, puis répéter et hurler le nouveau mantra des technofuturistes, « sauvons les États-Unis ! », qui succède à l’ancien brassé par les moulins à prière des précédents chamans de la déconstruction : la lamentation du « sauvons notre démocratie ! », rayon paralysant devenu vieillot. Un œil rivé sur l’Empire du Milieu, ces nouveaux techno-génies sont déjà bien sortis de leurs bouteilles. Ils sont convaincus que, faute de correction, les États-Unis et leurs vassaux ont une espérance de vie très courte de seulement une décennie ou deux, peut-être. Après, ce sera trop tard. Alors autant commencer par sauver les États-Unis. Sinon, où aller ? Ils cornaquent Trump afin d’avancer à marche forcée vers l’automatisation, vers l’intelligence artificielle, vers la satellisation dans l’espace des giga-datacenters et autres giga-panneaux solaires qui ainsi nourriront la bête IA de demain sans polluer la terre, mais aussi expriment-ils la vision de coloniser la lune pour y extraire de l’hélium 3 provenant des poussières lunaires (énergie nucléaire de fusion, propre), sans oublier, afin d’éponger la dette, le lancement des monnaies numériques. Tout devient possible. Peut-être.
Israël et le club des techno-génies : avec ou sans ?
La façon dont évolueront les médias va nous le dire. Les plans cyber-sidéraux des génies sortis de la bouteille anéantiront tôt ou tard les business traditionnels de l’information. Politiquement et géopolitiquement, les stratégies ne sont pas simples. Certes le monde peut certains jours prendre des allures d’une troïka en gestation composée des États-Unis, de la Chine et de l’Inde, la Russie devant choisir, compte tenu de sa propre date de péremption démographique, de se rallier à l’un des trois acteurs. Mais d’autres joueurs ne l’entendent pas ainsi. C’est par exemple le cas de l’État d’Israël, qui dispose de nombreuses amitiés aux États-Unis et qui exprime son intuition : devenir l’un des principaux carrefours technologiques du monde, entre trois continents qui sont pour l’instant sous l’influence économique de la Chine. Israël, fort de ses compétences, se projette depuis l’ère Netanyahou comme l’une des grandes puissances technologiques de ce siècle, puissance qui aura besoin d’espace vital et de population supplémentaire. Et non pas comme une colonie de Washington, ce qui pourrait « perturber » le déroulement de la géopolitique à trois de l’oligarchie, mais sans doute aussi de s’y adjoindre, selon l’esprit du temps. Une chose est certaine : les dernières batailles entre Israel First et America First ont provoqué une réflexion de fond à l’intérieur des populations juives aux États-Unis ou en Israel. Afin de préserver son autodétermination dans un monde difficile, le peuple juif doit se ressaisir et ne plus se présenter comme une victime, mais au contraire comme un peuple contributeur, puissant et volontaire, et donc investir dans sa propre croissance et confiance afin que les jeunes générations ne tournent pas le dos à leur communauté. Voici par exemple une remarquable intervention de Bret Stephens, éditorialiste au New York Times, qui pourrait servir d’exemple à bien des mouvements souverainistes. Il va de soi que – contrairement aux podcasts haut de gamme – de telles considérations d’importance ne sont quasiment pas débattues par les grands médias, essentiellement court-termistes et assis sur un auditoire vieillissant.
Epstein, les « quatre tribus », et les médias
L’affaire Epstein met en lumière l’hypocrisie des mythes fondateurs de l’Amérique wilsonienne revue par Bretton Woods. Elle « dévoile » l’entre-soi d’une caste dirigeante mondiale corrompue et sans colonne vertébrale. Il n’est désormais plus « complotiste » de dire qu’il n’y a plus de mythe unique « institutionnel rassembleur », ou que les classes dirigeantes ne représentent plus les intérêts de la population. La célèbre fenêtre d’Overton s’écartelait en quatre poches utopiques. Les dossiers Epstein enfoncent le dernier clou au cercueil du consensus. Un cercueil qui contenait depuis quatre siècles les quatre cultures des quatre groupes fondateurs du pays : les puritains, les monarchistes, les libertariens, les isolationnistes. Ces mythes datent de la Révolution anglaise et de la décapitation par Cromwell du roi Charles Iᵉʳ. Et, au sens « Maffesolien », les tribus persistent :
- Tribu numéro un, « institutionnelle libérale progressiste » (les puritains) : élève de Karl Popper et de Soros, cette faction veut faire des États-Unis le nouvel empire de Caracalla. Elle inclut la quasi-totalité des médias officiels ainsi que leurs podcasts associés. Cette tribu, proche d’Hollywood comme de l’ancienne Silicon Valley ou de Davos, espère un nouveau président comme Gavin Newsom, le gouverneur de Californie, encore invendable il y a quatre ans, parce que « homme blanc ». Il pourrait aujourd’hui paradoxalement bénéficier de l’effondrement du wokisme. Impact Epstein : les médias tentent de démolir Trump, Elon Musk, Peter Thiel, et tous leurs alliés technophiles afin d’en faire les ennemis de la femme.
- Tribu numéro deux, « conservatrice nationaliste » (les anciens monarchistes) : celle-ci veut faire des États-Unis le nouvel empire britannique ; elle se cristallise autour de Murdoch/Fox et de la Heritage Foundation, ainsi que de nombreux podcasts évangélistes qui espèrent mener le couple Marco Rubio/Nicky Hailey à la présidence afin de pouvoir gérer le monde « comme avant ». Cette tribu voit l’État d’Israël comme une dépendance des États-Unis, un cerbère financé par eux dans une région cruciale du globe, en particulier contre l’Islam et, selon le menu du jour, tel ou tel pays arabo-perso-turco-musulman qui ne marche pas droit. Sachant qu’elle ne peut pas réformer drastiquement l’État et qu’elle dépend de ses donateurs, consciente qu’elle ne pourra pas imprimer du dollar ad libitum, cette tribu n’aura d’autre solution que de poursuivre le démantèlement de l’Europe entamé déjà sous l’administration Biden afin de se nourrir de ses propres vassaux. Impact Epstein : l’accent est mis sur la pédophilie, et la dégénérescence des élites. Le rôle éventuel des services secrets ou du Mossad est minimisé.
- Tribu numéro trois, la techno-libertarienne : ambitieuse, se déclarant culturellement contre « l’Antéchrist » du modernisme de première version, elle veut faire des États-Unis le siège social d’une technostructure mondiale assise sur des valeurs traditionnelles et futuristes à la fois. Cette tribu se rassemble autour des podcasts et des médias sociaux amis de Musk et de Thiel. Par exemple, le groupe All In. Ils veulent JD Vance, actuel vice-président, à la Maison-Blanche. Ses milliardaires ne proviennent pas de l’univers des casinos du Nevada ou de Wall Street. Impact Epstein : la tribu technolibertarienne va dénoncer l’opacité et l’entre-soi des institutions qui ont manqué de transparence, et permis à la machine Epstein de perdurer. Elle proclamera que les institutions sont obsolètes.
- Tribu numéro quatre, communautariste-isolationniste. Cette quatrième tribu veut faire des États-Unis l’éternel Far West de ceux qui veulent qu’on leur fiche la paix. Ils se veulent maîtres de leur prospérité. Ils aspirent à plus de démocratie directe, et rêvent que Washington devienne la capitale légère d’une nouvelle Helvétie qui contrôlera strictement ses budgets. Autour de cette tribu gravitent essentiellement des podcasts de gauche ayant migré vers l’isolationnisme, ou de droite ayant, eux, migré des guerres éternelles devenues insupportables, exprimant en outre et de plus un rejet exacerbé des « ingérences étrangères » dans la vie politique et économique américaines. Ainsi du TCN, du Megyn Kelly Show, de Joe Rogan, du Jimmy Dore Show. Impact Epstein : accent mis sur la mort du sacré, instrumentée par le cynisme des affairistes, des services secrets américains et étrangers qui font feu de la souveraineté du peuple américain et bafouent la constitution. Carlson est le principal propagateur de ce discours.
Trump et son problème Carlson
Donald Trump, lors de sa dernière élection, avait su habilement jouer du support des tribus deux, trois et quatre, piochant même dans la numéro un. Il avait bénéficié d’un trésor de guerre en cash et en nature provenant des techno-génies (Musk et ses amis) mais aussi des lobbies pro-israéliens. Notons que le monde des podcasts de la jeunesse avait joué un rôle dans la curiosité positive manifestée en faveur du candidat. Depuis, il a donné l’impression de perdre les pédales au point que les sondages donnaient les républicains perdants pour les législatives de cette année. L’irruption de l’affaire Epstein présente donc une chance de renverser la table, car elle confirme son argument essentiel qui rassemblera ses trois tribus : la corruption et l’inefficacité de la classe dirigeante « à l’ancienne ».
Mais le Président reste écartelé entre (pour simplifier) le clan « America First » et celui dit « Israel First ». Issus tous deux du mouvement MAGA, les anciens amis sont devenus ennemis. La guerre récente entre, d’un côté, Ben Shapiro et Mark Levine et, de l’autre, Carlson et Kelly lui a causé bien des difficultés vis-à-vis de ses propres commanditaires. Si l’on ajoute à cela la ténacité de, disons-le, la « machine » Tucker Carlson à lancer l’alerte contre tout signe avant-coureur de l’intrusion des néoconservateurs dans le plan d’action de Trump, en particulier au Proche-Orient, ou en Ukraine, Trump doit godiller entre les récifs. Il a récemment invité Carlson à la Maison-Blanche. Rien n’en a transpiré, hormis des photos détendues. Il lui faut donc ménager Carlson d’autant que ce dernier reste intimement lié à JD Vance, Musk et Thiel. Mais surtout parce que Carlson est aussi une machine à drainer des voix… à gauche !
Le cas israélo-palestinien et l’effet « jeunes Turcs » dans les nouveaux médias
L’affaire Epstein survient après un intense débat sur les podcasts au sujet du cas israélo-palestinien. Les deux phénomènes ont eu un effet cumulatif sur le rapprochement entre Tucker Carlson et certains podcasts plutôt inattendus, de même qu’il a pris une position (sur les pays arabes, l’Iran, et le monde islamique) assez différente des conservateurs (il faut dire que l’opinion américaine, notamment la moitié la plus jeune, tend à désapprouver la politique israélienne, ce qui avait fait réagir il y a quelques semaines Benjamin Netanyahou). Très suivi par Pierce Morgan (ils sont amis bien qu’en désaccord) et Breaking Points, Carlson a créé des ponts avec le podcast de gauche TYT (les Jeunes Turcs), dirigé par deux Américains, l’un d’origine turque (Cenk Uygur), l’autre arménienne (Ana Kasparian). Cette convergence avec Carlson semble faire tache d’huile sur d’autres podcasts, au point que l’on peut se demander si la première tribu (les progressistes) ne finira pas par disparaitre et se fondre avec la troisième, celle des libertariens, et la quatrième, celle des isolationnistes.
En conclusion, l’affaire Epstein est loin d’être terminée. Elle agit comme un catalyseur, un filtre où les clivages invisibles à l’intérieur des quatre tribus représentatives des quatre utopies américaines procéderont à un nouveau tri. Le premier depuis quatre cents ans. On ne saura jamais si Trump a fait montre de machiavélisme en se faisant « contraindre » à libérer les archives. Il n’en reste pas moins que les mânes d’Epstein sonnent la mort de l’ancien régime de toute la puissance et la joie des trompettes de l’apocalypse. Vient enfin le temps du dévoilement, c’est-à-dire de l’apocalypse, justement. Et ce dévoilement est de loin bien plus important que les « révélations » savoureuses, risibles, ou abjectes. Il nous ouvre les yeux sur un cadavre occidental fait de crises : la crise des médias, la révolte malsaine du pays formel contre le pays réel dont les génies sortent de la bouteille à un rythme insoutenable pour les chefs, la crise de la démocratie des batailles picrocholines où rien ne se décide, la crise de l’inversion des concepts par lesquels l’Europe s’américanise pendant que l’Amérique redevient européenne. Et, pour finir, la crise de la géopolitique et de la souveraineté régalienne.
André Archimbaud

