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La commission d’enquête sur l’audiovisuel public va reprendre : on vous résume le premier acte

13 janvier 2026

Temps de lecture : 14 minutes
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La commission d’enquête sur l’audiovisuel public va reprendre : on vous résume le premier acte

Temps de lecture : 14 minutes

La commission d’enquête sur l’audiovisuel public va reprendre : on vous résume le premier acte

Depuis le 25 novem­bre 2025, pre­mier jour de la com­mis­sion d’enquête sur l’audiovisuel pub­lic, le rap­por­teur Charles Allon­cle a exhumé de nom­breux scan­dales et con­flits d’intérêts à France Télévi­sions. Lors d’auditions par­fois houleuses par leurs échanges, le député UDR a inter­rogé longue­ment des jour­nal­istes et dirigeants du ser­vice pub­lic – ce qui n’a pas man­qué de les irrit­er. Pour apais­er des ten­sions gran­dis­santes, Jérémie Patri­er-Lei­tus, prési­dent de la com­mis­sion, a donc décidé de sus­pendre les audi­tions et d’organiser une réu­nion de tous ses mem­bres le 6 jan­vi­er 2026, afin de faire preuve de plus de « mod­éra­tion » et de « sobriété ». Au terme de cette réu­nion extra­or­di­naire, déci­sion a été prise de repren­dre les travaux le 19 jan­vi­er prochain. En revanche, désor­mais, le livetweet des audi­tions par l’équipe de Charles Allon­cle sera inter­dit et « les ques­tions à charge » du député ne seront plus autorisées. Pourquoi cette audi­tion fait-elle autant polémique ? Nous allons ten­ter d’y répon­dre dans ce dossier.

Audiovisuel public : une commission d’enquête qui lève le voile sur un système opaque

La com­mis­sion d’enquête par­lemen­taire sur la neu­tral­ité, le fonc­tion­nement et le finance­ment de l’audiovisuel pub­lic a ouvert une séquence explo­sive pour France Télévi­sions. Audi­tion après audi­tion, Charles Allon­cle a mis en lumière ce qui ressem­ble de plus en plus à un sys­tème de con­flits d’intérêts, de pan­tou­flage et de dépen­dance struc­turelle à des acteurs privés.

Entre le 10 et le 18 décem­bre 2025, le député Charles Allon­cle a con­duit une série d’auditions clés. Del­phine Ernotte (PDG de France Télévi­sions) a ain­si été inter­rogée durant près de qua­tre heures, suiv­ie notam­ment de Sybille Veil (direc­trice de Radio France), Adèle Van Reeth (direc­trice de France Inter) et Stéphane Sit­bon-Gomez (directeur des antennes de France TV).

Très rapi­de­ment, les audi­tions ont révélé des pra­tiques jugées préoc­cu­pantes par plusieurs par­lemen­taires : opac­ité des cir­cuits de déci­sion, con­trats attribués sans réelle mise en con­cur­rence, porosité crois­sante entre le pub­lic et le privé, et déc­la­ra­tions con­tra­dic­toires de cer­tains dirigeants sous serment.

Pantouflage et prises illégales d’intérêts

Le cas de Nathalie Dar­ri­grand, ex-dirigeante de France Télévi­sions, est devenu emblé­ma­tique. Alors qu’elle occu­pait des fonc­tions stratégiques au sein du groupe, elle aurait validé pour des dizaines, voire des cen­taines de mil­lions d’euros de con­trats au béné­fice de sociétés de pro­duc­tion privées, dont Togeth­er Media.

Or, après son départ de France Télévi­sions – assor­ti d’indemnités de licen­ciement estimées entre 300 000 et 400 000 euros – elle a rejoint la direc­tion de cette même société. Une sit­u­a­tion qui, du point de vue juridique, pour­rait relever d’une prise illé­gale d’intérêts et de pantouflage.

L’emprise des grands groupes de production privés

Les audi­tions ont égale­ment mis en lumière la dépen­dance mas­sive de France Télévi­sions à l’égard de grands groupes de pro­duc­tion, au pre­mier rang desquels Medi­awan. En 2024, ce groupe a perçu 111 mil­lions d’euros de France TV, devenant son pre­mier four­nisseur de programmes.

Cette con­cen­tra­tion pose une dou­ble ques­tion : celle de l’indépendance édi­to­ri­ale du ser­vice pub­lic et celle de la diver­sité réelle de l’offre. Plusieurs députés ont dénon­cé une qua­si-cap­ta­tion de créneaux stratégiques de l’antenne par un nom­bre réduit d’acteurs privés, sou­vent idéologique­ment engagés.

Neutralité éditoriale : une promesse fragilisée

Les travaux de la com­mis­sion ont aus­si mis en évi­dence des déséquili­bres idéologiques per­sis­tants dans cer­taines émis­sions phares. Des pro­duc­teurs et chroniqueurs audi­tion­nés ont recon­nu l’existence de « lignes édi­to­ri­ales implicites », rarement for­mal­isées mais bien con­nues en interne, qui penchent tou­jours à gauche.

Un exem­ple car­i­cat­ur­al de ce biais idéologique de l’audiovisuel pub­lic est un récent décryptage de France Info qui étab­lis­sait un lien entre les marchés de Noël et l’idéologie nazie. Au vu de la polémique que ce rap­proche­ment dou­teux a déclenchée, France Info a décidé de retir­er la vidéo, mais le mal était fait et cer­tains inter­nautes ont accusé le média pub­lic de « christianophobie ».

Le rôle de cer­tains action­naires de groupes de pro­duc­tion, comme le mil­liar­daire Matthieu Pigasse, assumant publique­ment leur volon­té d’utiliser les médias publics comme instru­ments de com­bat poli­tique, a nour­ri les inter­ro­ga­tions sur la capac­ité réelle du ser­vice pub­lic à représen­ter l’ensemble des sen­si­bil­ités françaises.

Dîners mondains et confusion des rôles

Dans un arti­cle précé­dent, l’OJIM a mis en lumière les rela­tions informelles entre dirigeants de France Télévi­sions et pro­duc­teurs privés. Le dîn­er organ­isé chez Maxim’s par le prési­dent de Medi­awan, réu­nis­sant la PDG de France TV, des cadres dirigeants et des vis­ages emblé­ma­tiques de l’antenne, a été perçu comme un sym­bole du brouil­lage des fron­tières entre décideurs publics et intérêts privés.

Ces pra­tiques, sans être illé­gales en soi, inter­ro­gent sur la cul­ture de l’exemplarité atten­due d’un ser­vice pub­lic financé par les contribuables.

Autre scan­dale : la police judi­ci­aire qui a perqui­si­tion­né le siège du CSA – aujourd’hui appelé ARCOM – en 2018 n’a pas réus­si à retrou­ver les enreg­istrements des audi­tions entre Del­phine Ernotte et le CSA réal­isées en 2015. Pour­tant, Olivi­er Schrameck, ancien prési­dent du CSA, n’a pas sem­blé s’en offus­quer et a refusé de dire ce que sont devenus ces enreg­istrements. De quoi met­tre à mal la con­fi­ance des Français envers les gen­darmes de l’audiovisuel pub­lic et la dirigeante de France Télévisions.

Voir aus­si : De la cor­rup­tion et des con­flits d’intérêts à France Télévi­sions ? Ces (sérieux) soupçons qui entachent le ser­vice public

Un gouffre financier en arrière-plan

À ces soupçons s’ajoute une sit­u­a­tion finan­cière alar­mante. Selon la Cour des comptes, France Télévi­sions a accu­mulé plus de 80 mil­lions d’euros de déficit depuis 2017. La dégra­da­tion de la tré­sorerie et l’érosion des cap­i­taux pro­pres ont con­traint le groupe à envis­ager une réduc­tion de cap­i­tal pour éviter la dissolution.

Para­doxale­ment, cette rigueur imposée aux pro­grammes et à la créa­tion con­traste avec le main­tien d’une rémunéra­tion élevée de la direc­tion, ali­men­tant un sen­ti­ment de décon­nex­ion entre gou­ver­nance et réal­ité budgétaire.

De sur­croît, les jour­nal­istes inter­rogés lors de la com­mis­sion n’ont eu de cesse de mon­tr­er leur agace­ment et ont rétorqué par­fois de manière très arro­gante au rapporteur.

L’arrogance et le sentiment de toute-puissance des éditorialistes

« Ni respon­s­ables ni coupables. » Cette for­mule résume bien l’attitude de Thomas Legrand et Patrick Cohen face au député Charles Allon­cle dans le cadre de la com­mis­sion d’enquête.

Pour rap­pel, en juil­let 2025, Thomas Legrand et Patrick Cohen, tous deux jour­nal­istes à France Inter, pre­naient un café avec Pierre Jou­vet et Luc Broussy, dirigeants du Par­ti social­iste. Une per­son­ne à prox­im­ité d’eux a filmé la scène et le jour­nal L’Incorrect a pub­lié sur X des extraits de leur conversation.

La polémique Legrand/Cohen

Mais c’est une déc­la­ra­tion en par­ti­c­uli­er qui va affol­er les réseaux soci­aux, Thomas Legrand déclare pen­dant ce café : « Nous, on fait ce qu’il faut pour Dati, Patrick [Cohen] et moi. ». Cette phrase, qui peut s’apparenter à une ten­ta­tive d’influencer les Français néga­tive­ment sur Rachi­da Dati, can­di­date à la mairie de Paris, a déclenché l’ire de nom­breux Français.

Cepen­dant, durant son audi­tion, Thomas Legrand a totale­ment nié avoir cher­ché à nuire à l’ex-garde des Sceaux. Pour qual­i­fi­er sa déc­la­ra­tion polémique, il a par­lé de style jour­nal­is­tique, voire de jar­gon jour­nal­is­tique, et a expliqué avoir voulu dire « faire ce qu’il faut jour­nal­is­tique­ment pour Rachi­da Dati ». Le jour­nal­iste – égale­ment édi­to­ri­al­iste à Libéra­tion – s’est défendu en faisant référence à deux de ses arti­cles où il fact-check­ait les pro­pos de la min­istre qui cri­ti­quait France Inter et avait « agressé » son col­lègue Patrick Cohen sur C à vous. Thomas Legrand a renchéri et a ajouté : « Cette phrase [cap­tée par l’Incorrect], elle me choque et je com­prends qu’elle choque mais elle me choque parce qu’elle est mon­tée, parce qu’elle est sor­tie de son con­texte […] Non je ne regrette pas d’avoir pronon­cé ces pro­pos. La seule chose que je regrette, c’est qu’ils aient été filmés et qu’ils aient été mon­tés. Voilà ! »

Cette ligne de défense, loin d’apaiser les cri­tiques, a ren­for­cé le malaise. À aucun moment l’éditorialiste ne recon­naît une faute déon­tologique, une impru­dence ou même une légèreté incom­pat­i­ble avec les respon­s­abil­ités qui sont celles d’un jour­nal­iste du ser­vice pub­lic. Le prob­lème ne serait donc pas le pro­pos, mais le fait qu’il ait été ren­du public.

Cette pos­ture traduit un sen­ti­ment d’impunité pro­fondé­ment ancré : ce qui se dit hors antenne, entre jour­nal­istes et respon­s­ables poli­tiques, relèverait d’un entre-soi légitime, inac­ces­si­ble au regard des citoyens qui finan­cent pour­tant ces médias.

Patrick Cohen : même déni, même arrogance

Patrick Cohen a adop­té une pos­ture sim­i­laire. Lui aus­si a refusé de recon­naître le moin­dre biais idéologique ou la moin­dre prox­im­ité prob­lé­ma­tique avec des respon­s­ables poli­tiques. À l’instar de Thomas Legrand, il a invo­qué son pro­fes­sion­nal­isme, son expéri­ence et son « sens des respon­s­abil­ités ». Patrick Cohen a affir­mé en out­re que l’extrait de leur con­ver­sa­tion sur Rachi­da Dati résulte « d’une manip­u­la­tion, voire d’une fal­si­fi­ca­tion ». En effet, selon l’éditorialiste, les députés ne dis­posant pas du rush com­plet, cela les empêche d’avoir une vision objec­tive des choses et de remet­tre l’extrait sur Rachi­da Dati dans son contexte.

Or, ce qui choque une par­tie crois­sante de l’opinion publique, ce n’est pas seule­ment l’existence de rela­tions sociales entre jour­nal­istes et poli­tiques — inévita­bles dans cer­tains milieux — mais l’absence totale de con­science du prob­lème. Aucune remise en ques­tion, aucun recul, aucune aut­o­cri­tique. L’éditorialiste se pose en arbi­tre incon­testable du débat pub­lic, au-dessus de tout soupçon.

Une confusion des rôles devenue structurelle

Les audi­tions de la com­mis­sion ont mis en lumière une dérive plus large : celle d’éditorialistes devenus des acteurs poli­tiques à part entière, sans en assumer ni le statut ni les respon­s­abil­ités. Leur parole, présen­tée comme ana­ly­tique ou factuelle, est en réal­ité por­teuse d’orientations idéologiques fortes, rarement assumées comme telles.

Dans ce con­texte, la fron­tière entre infor­ma­tion, com­men­taire et mil­i­tan­tisme devient floue. L’auditeur n’est plus face à un jour­nal­iste, mais à un pre­scrip­teur d’opinion béné­fi­ciant de la cau­tion du ser­vice pub­lic. On peut rap­pel­er notam­ment la réécri­t­ure du meurtre de Thomas Per­ot­to qui a valu à Patrick Cohen d’être rap­pelé à l’ordre par l’ARCOM. Le chroniqueur de C à vous dénonçait ain­si une « mécanique de la haine et du men­songe », accu­sant l’extrême droite d’évoquer un « fran­co­cide » et repre­nait la ver­sion des agresseurs les présen­tant comme les pre­miers « offen­sés » dans l’affaire. Le député Charles Allon­cle a d’ailleurs ques­tion­né Patrick Cohen sur son traite­ment extrême­ment biaisé de cette affaire, mais le jour­nal­iste niera là aus­si avoir fait une quel­conque erreur.

Voir aus­si : Il y a deux ans, Thomas était tué d’un coup de couteau à Crépol : com­ment les médias ont trav­es­ti la réal­ité du drame

Le plus frap­pant dans ces audi­tions reste peut-être le mépris à peine voilé pour le rap­por­teur et la com­mis­sion par­lemen­taire elle-même. Lorsque le député inter­roge Patrick Cohen sur les mon­tants de sa rémunéra­tion à France Inter et à France Télévi­sions, le jour­nal­iste refuse caté­gorique­ment de répondre.

En con­séquence, cela nuit au bon déroule­ment de la com­mis­sion. L’indignation pop­u­laire née des révéla­tions de L’In­cor­rect est sys­té­ma­tique­ment dis­qual­i­fiée : elle serait le fruit de manip­u­la­tions, de malen­ten­dus ou de cam­pagnes hos­tiles de la part de l’extrême droite et/ou du groupe Bol­loré. Jamais elle n’est envis­agée comme le symp­tôme d’un malaise réel et pro­fond entre le ser­vice pub­lic et une par­tie du pays.

Cette inca­pac­ité à enten­dre la cri­tique illus­tre une cul­ture de l’entre-soi médi­a­tique, où les édi­to­ri­al­istes se pro­tè­gent mutuelle­ment et où toute remise en cause est vécue comme une attaque poli­tique illégitime.

L’affaire Legrand-Cohen n’est pas un sim­ple inci­dent. Elle agit comme un révéla­teur. Révéla­teur d’un audio­vi­suel pub­lic où cer­tains jour­nal­istes, forts de leur statut et de leur expo­si­tion per­ma­nente, sem­blent avoir per­du de vue les exi­gences fon­da­men­tales de neu­tral­ité, de retenue et d’exemplarité. En refu­sant toute forme de respon­s­abil­ité morale, ces édi­to­ri­al­istes con­tribuent à creuser le fos­sé entre les médias publics et les citoyens. Un fos­sé que ni les audi­tions par­lemen­taires ni les déné­ga­tions répétées ne parvi­en­nent, pour l’instant, à combler.

La guerre entre le groupe Bolloré et le service public

En toile de fond de cette com­mis­sion se joue une bataille à couteaux tirés entre le ser­vice pub­lic de l’audiovisuel et le groupe Bol­loré. Une guerre idéologique, médi­a­tique et sym­bol­ique, où chaque camp se pose en vic­time d’un sys­tème hos­tile, tout en accu­sant l’autre de dérives graves. À chaque polémique, les pro­tag­o­nistes s’accusent mutuelle­ment de manip­uler l’opinion, de trav­e­s­tir l’information et de s’affranchir des règles déon­tologiques qu’ils pré­ten­dent pour­tant défendre.

Lors de son audi­tion, Patrick Cohen n’a pas mâché ses mots. L’éditorialiste a dénon­cé ce qu’il qual­i­fie « d’espionnage déguisé en jour­nal­isme », une pra­tique qui, selon lui, serait appelée à « prospér­er sur les antennes du groupe Bolloré ».

Il a égale­ment pointé du doigt « un sys­tème avec des méth­odes de bar­bouzes », allant jusqu’à citer Pas­cal Praud, lequel se serait « enorgueil­li » de ces procédés en ouver­ture de son émis­sion sur CNews. Une accu­sa­tion grave, qui s’inscrit dans une longue série d’attaques frontales émanant de jour­nal­istes ou de dirigeants du ser­vice pub­lic à l’encontre du groupe de Vin­cent Bolloré.

Passe d’armes entre Delphine Ernotte et Pascal Praud

Cette hos­til­ité n’est en effet pas nou­velle. Depuis plusieurs années, France Télévi­sions et Radio France mul­ti­plient les pris­es de posi­tion publiques visant à dis­qual­i­fi­er CNews et, plus large­ment, l’écosystème médi­a­tique du groupe Bol­loré. Dans un entre­tien accordé au Monde le 18 sep­tem­bre 2025, Del­phine Ernotte, prési­dente de France Télévi­sions, affirme ain­si que « CNews est un média d’opinion » et une « chaîne d’extrême droite ». Une déc­la­ra­tion qui, venant de la dirigeante d’un groupe financé par l’impôt et théorique­ment astreint à la neu­tral­ité, n’a pas man­qué de sus­citer de vives réactions.

Du côté de CNews, la riposte est immé­di­ate et tout aus­si vir­u­lente. Pas­cal Praud réag­it aux pro­pos de Del­phine Ernotte et martèle qu’elle met « une cible sur le dos des jour­nal­istes de CNews » qui sont « en danger ».

Dans le même reg­istre, après la dif­fu­sion d’un numéro de Com­plé­ment d’enquête du 27 novem­bre 2025 con­sacré à CNews, Pas­cal Praud étrille l’émission d’investigation de France 2. Il accuse Com­plé­ment d’enquête d’avoir util­isé « une étude man­i­feste­ment bidon » reposant sur « des paramètres de juge­ment biaisés ». Le présen­ta­teur vedette ne s’est pas con­tenté de con­tester la méthodolo­gie : il a replacé l’affaire dans un cadre plus large, met­tant en cause la légitim­ité même de l’audiovisuel public.

Insis­tant sur les « 4 mil­liards d’euros » que coûte chaque année le ser­vice pub­lic aux con­tribuables, Pas­cal Praud con­clut par une ques­tion provo­ca­trice, dev­enue récur­rente sur les antennes du groupe Bol­loré : « Faut-il pri­va­tis­er tout, ou une par­tie du ser­vice pub­lic de l’audiovisuel ? » Une inter­ro­ga­tion qui para­doxale­ment donne du grain à moudre aux dirigeants de France TV qui accusent les jour­nal­istes de CNews de vouloir se pay­er le ser­vice public.

Une défiance de plus en plus grande des Français envers le service public

Cette guerre ouverte dépasse large­ment le cadre de sim­ples querelles per­son­nelles ou de rival­ités d’audience. Elle révèle une frac­ture pro­fonde sur la con­cep­tion même du jour­nal­isme et du plu­ral­isme. D’un côté, le ser­vice pub­lic se présente comme le rem­part con­tre la dés­in­for­ma­tion et la rad­i­cal­i­sa­tion du débat pub­lic, revendi­quant une mis­sion d’intérêt général. De l’autre, le groupe Bol­loré revendique une lib­erté de ton à l’image de leur slo­gan : « La lib­erté d’ex­pres­sion n’a jamais fait autant par­ler » et accuse ses adver­saires d’incarner une pen­sée dom­i­nante, ver­rouil­lée et idéologisée.

Ironie de la sit­u­a­tion : chaque camp reproche à l’autre ce dont il est lui-même accusé de pra­ti­quer. Le ser­vice pub­lic dénonce une infor­ma­tion ori­en­tée tout en mul­ti­pli­ant les édi­to­ri­aux mil­i­tants ; CNews fustige le « sys­tème » tout en con­stru­isant une ligne édi­to­ri­ale forte­ment mar­quée. La com­mis­sion par­lemen­taire, cen­sée faire la lumière sur les dys­fonc­tion­nements du secteur, appa­raît dès lors comme une nou­velle arène où s’affrontent deux visions irré­c­on­cil­i­ables des médias.

Finale­ment, cette guerre médi­a­tique inter­roge moins la moral­ité sup­posée de tel ou tel acteur que l’état du débat pub­lic en France. Lorsque les jour­nal­istes devi­en­nent les pro­tag­o­nistes d’un affron­te­ment idéologique per­ma­nent, le risque est grand de voir l’information se trans­former en arme, au détri­ment de la con­fi­ance du pub­lic. Une con­fi­ance déjà large­ment érodée, et qui dimin­ue à mesure que la com­mis­sion avance dans ses travaux.

Jean-Charles Souli­er