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Mélenchon, grand remplacement et nouvelle France, revue de presse

1 février 2026

Temps de lecture : 7 minutes
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Mélenchon, grand remplacement et nouvelle France, revue de presse

Temps de lecture : 7 minutes

Mélenchon, grand remplacement et nouvelle France, revue de presse

Selon Wikipé­dia, le grand rem­place­ment est une théorie com­plo­tiste d’ex­trême droite pop­u­lar­isée par l’écrivain Renaud Camus, dont les prin­ci­paux argu­ments, qu’ils soient démo­graphiques ou cul­turels, seraient réfutés par les spé­cial­istes. Un terme curieuse­ment repris par Jean-Luc Mélen­chon dans un con­texte différent.

LFI s’empare du concept interdit

Le grand rem­place­ment était donc une théorie niée et rejetée par la gauche et une par­tie de la droite poli­tique et médi­a­tique. Jusqu’à ce que Jean-Luc Mélen­chon s’empare de ce con­cept sul­fureux lors d’un meet­ing poli­tique à Toulouse, et assume totale­ment l’idée du rem­place­ment d’une pop­u­la­tion par une autre.

Extraits :

« Nous avons besoin d’élec­tions munic­i­pales qui puis­sent être une démon­stra­tion du niveau de con­science poli­tique du peu­ple français dans sa diver­sité, de la capac­ité de nos listes à incar­n­er la nou­velle France, celle du grand rem­place­ment, celle de la généra­tion qui rem­place l’autre parce que c’est comme ça depuis la nuit des temps. »

Tout d’un coup, la théorie com­plo­tiste qui était réfutée par les spé­cial­istes et qui ne repo­sait sur aucune base démo­graphique sérieuse devient un pro­jet poli­tique, qu’il faut appel­er de ses vœux, et que les listes LFI doivent incarner.

Mal­heureuse­ment, ces pro­pos ne sont guère sur­prenants. Ils résul­tent d’une ori­en­ta­tion vers le com­mu­nau­tarisme et le décolo­nial­isme, entamée il y a déjà plusieurs années et par­ti­c­ulière­ment vis­i­ble depuis le 7 octo­bre 2023. Et ils se situent dans le pro­longe­ment d’autres pro­pos tenus récem­ment par des respon­s­ables LFI. Citons briève­ment ceux de Car­los Martens Bilon­go (sur le nom­bre, l’in­tel­li­gence et la fécon­dité des nou­velles pop­u­la­tions, sur la pau­vreté intel­lectuelle du Nord et le lien avec le racisme), ou ceux d’Éric Coquer­el (sur le vote racial­iste pour des maires selon leur couleur de peau et celle des populations).

Le remplacement générationnel en renfort

Mais pourquoi ce dis­cours fait-il aus­si référence au rem­place­ment d’une généra­tion par une autre ? Nous pou­vons esquiss­er plusieurs raisons :

D’abord, cette référence per­met à Jean-Luc Mélen­chon de mélanger les con­cepts et de se ménag­er une posi­tion de repli, en expli­quant que le grand rem­place­ment dont il par­le n’est que le rem­place­ment naturel d’une généra­tion par une autre. Il utilis­era d’ailleurs cet argu­ment dans son face-à-face sur X avec Jor­dan Bardella.

Ensuite, dans l’e­sprit des pro-immi­gra­tionnistes, la natal­ité en baisse rend encore davan­tage indis­pens­able l’ap­pel à une pop­u­la­tion extérieure. Cet argu­ment avait été repris en boucle dans les médias à la suite de la dif­fu­sion des don­nées démo­graphiques de 2025. LFI s’en­gouf­fre dans cette brèche et fait le lien entre le rem­place­ment généra­tionnel trop faible et le grand rem­place­ment obligatoire.

Enfin, la référence au rem­place­ment généra­tionnel per­met d’im­primer dans les esprits l’idée que le grand rem­place­ment est inéluctable, aus­si inéluctable que le vieil­lisse­ment des hommes et le rem­place­ment d’une généra­tion par la suivante.

Évidem­ment tout le monde a com­pris que les pro­pos de Jean-Luc Mélen­chon désig­nent bel et bien le rem­place­ment d’un peu­ple par un autre et d’une cul­ture par une autre, comme dans la thèse de Renaud Camus. Le terme de « nou­velle France » est d’ailleurs par­faite­ment explicite à cet égard.

Des réactions médiatiques discrètes

Voir ain­si Jean-Luc Mélen­chon assumer le rem­place­ment de la pop­u­la­tion, à rebours du déni qui était jusqu’à main­tenant la règle, a de quoi don­ner le tour­nis aux médias qui doivent en ren­dre compte, si bien que les réac­tions ont été plutôt discrètes.

Sans sur­pris­es, la plu­part des médias d’ex­trême gauche vali­dent cette stratégie, au nom des principes d’ef­fi­cac­ité et de bar­rage à l’ex­trême droite. La fin jus­ti­fie tou­jours les moyens. Pour Medi­a­part par exem­ple, cette stratégie est un des élé­ments qui font « que pour le pre­mier tour (de l’élec­tion prési­den­tielle), Mélen­chon a un boule­vard ».

D’autres, comme L’Hu­man­ité, s’ob­sti­nent à ne rien voir :

« Fake news : quand Jor­dan Bardel­la accuse Jean-Luc Mélen­chon de partager la théorie du grand rem­place­ment.» « Arti­cles de presse et réac­tions de l’extrême droite à une prise de parole de Jean-Luc Mélen­chon lais­sent enten­dre que LFI aurait décidé de pro­mou­voir une sub­sti­tu­tion eth­nique de la pop­u­la­tion française. La déc­la­ra­tion en ques­tion, lors d’un dis­cours à Toulouse le 22 jan­vi­er dernier, et la vision de la citoyen­neté liée sont pour­tant toute autre. »

Mais il est plus instruc­tif encore d’ob­serv­er com­ment des médias moins forte­ment engagés ont ren­du compte de ce brusque revire­ment. Plusieurs d’en­tre eux n’ont pas su com­ment se posi­tion­ner et ont été chercher des expli­ca­tions qui font sourire.

Pour le Huffington Post, un piège subtil

Dans un arti­cle inti­t­ulé « Com­ment Jean-Luc Mélen­chon a piégé J. Bardel­la sur le grand rem­place­ment », le Huff­post com­pare le leader insoumis à un judo­ka poli­tique qui utilise la force de l’ad­ver­saire pour la retourn­er, dans une « prise frôlant le cas d’é­cole ». Selon le Huff­post, l’ex­pres­sion grand rem­place­ment aurait été « détournée à des­sein », et le dis­cours de Toulouse aurait été « cal­i­bré » « pour faire déviss­er l’ex­trême droite ». La réac­tion de Bardel­la sur X, agis­sant « comme un tau­reau devant lequel on agite une mule­ta », « était atten­due pour pren­dre à revers le dauphin de Marine Le Pen ».

Effec­tive­ment, Jor­dan Bardel­la a réa­gi sur X, et Jean-Luc Mélen­chon lui a répliqué sur un ton très don­neur de leçons. Le Huff­post con­clut que « le piège s’est refer­mé. Au-delà de la joute numérique, l’in­soumis a aus­si poussé J. Bardel­la à sor­tir du bois sur ce con­cept raciste et com­plo­tiste. »

Par la grâce du Huff­post, la course au vote com­mu­nau­taire de LFI devient un coup de bil­lard à trois ban­des, qui était cal­culé et anticipé dans le but de piéger le RN. Mais le revire­ment idéologique est totale­ment passé sous silence. Nous avons affaire à un joli tour de passe-passe jour­nal­is­tique, et aus­si à un bel exem­ple de flagornerie !

Pour Le Parisien, un amusement

Pour Le Parisien, Jean-Luc Mélen­chon « s’est amusé à détourn­er la théorie raciste de l’ex­trême droite ». Mais l’imag­i­na­tion du jour­nal­iste s’ar­rête là, et nous ne saurons pas en quoi il s’agis­sait d’un amuse­ment, ni quel était le but de ce détourne­ment. Faire rire le pub­lic ? Les images du meet­ing mon­trent au con­traire un Mélen­chon très sérieux et offen­sif, et un pub­lic qui ne rit pas du tout.

Con­tre l’év­i­dence des mots pronon­cés, le lecteur est invité à retenir que la séquence ne compte pas, et que le grand rem­place­ment reste bien une théorie raciste d’ex­trême droite. Nous retrou­vons la même solu­tion de facil­ité dans Libéra­tion, qui évac­ue le sujet gênant au motif que ce n’é­tait pas sérieux : « Grand rem­place­ment : Mélen­chon utilise le mot pour s’en moquer ».

Tout ceci est un peu court. « C’é­tait pour rire », dit-on aux enfants… ou aux lecteurs du Parisien et de Libéra­tion, pour qu’ils tour­nent la page et oublient une séquence un peu éprouvante.

Mansuétude

Le grand rem­place­ment était une théorie large­ment rejetée. Mais il a suf­fi qu’un Mélen­chon oppor­tuniste s’ap­pro­prie le con­cept pour que les lignes bougent.

LFI a encore béné­fi­cié d’une grande man­sué­tude dans les médias main­stream. Non seule­ment ceux-ci ne trou­vent rien à redire à un revire­ment à 180 degrés et à une prise de posi­tion rad­i­cale qui con­tred­it toute leur doxa sur le sujet, mais ils s’échi­nent à trou­ver les expli­ca­tions les plus complaisantes.

Pour aller plus loin

Rodolphe Cart, Mélenchon, le bruit et la fureur. Portraits d’un révolutionnaire, 2025, La Nouvelle Librairie

Rodolphe Cart, Mélen­chon, le bruit et la fureur. Por­traits d’un révo­lu­tion­naire, 2025, La Nou­velle Librairie

Francesco Bar­goli­no