Luc Le Vaillant

Luc Le Vaillant, le dernier libertaire

Athée militant, ne cachant pas son goût pour les femmes, de préférence actrices, jeunes et jolies, Luc Le Vaillant défend la prostitution, la GPA, DSK, la légalisation des drogues et la liberté d’expression totale. À lui tout seul, il incarne le Libé des origines, gauchiste et libertaire…

Formation

Ce fils d’un médecin généraliste et d’un professeur de français italien nait à Landivisiau, dans le Finistère, en 1958. Ainé d’une famille de 6 enfants, il passe toute son enfance à Plougasnou, où son père achète une petite maison au bord de la mer. Passionné de voile, Luc Le Vaillant gagne la semaine olympique française de voile d’Hyères en 1981. Il participera également aux sélections nationales pour les Jeux Olympiques de 1984.

Ses parents l’inscrivent en prépa, mais, écrit-il, « septembre était radieux, j’ai fait l’école buissonnière et les vendanges. Ensuite, je me suis inscrit à la fac, en philo et lettres. J’ai passé une excellente année. J’ai découvert Nietzsche et les surréalistes. On a fait grève six mois durant ». Le Breton monte à Paris et finit ses études de philosophie à la Sorbonne. En 1982, il entre au centre de formation des journalistes. Toujours attiré par la mer et la voile, il pige, encore étudiant, pour Voiles et voiliers.

Parcours professionnel

En 1989, il entre au service « sport » de Libération, à une époque où « le fric et le dopage n’avaient pas encore pris le pouvoir, (où) les coureurs nous recevaient dans leur chambre d’hôtel pendant le Tour de France ».

En 1995, il passe au service « portraits » du quotidien, en charge de la dernière page du quotidien. « Ce sont Marie Guichoux et Serge July qui en ont eu l’idée. Ils voulaient une approche individuelle, une galerie de personnalités signifiantes pour faire pendant à la une, où Libé raconte souvent l’actualité de façon mondiale, collective, commune, pour ne pas dire sanglante ». Cette page portrait est le dernier souvenir de Libération 3, un journal de 80 pages, lancé en septembre 94, qui se solde par un échec et s’arrête à l’été 1995.

Pour Luc Le Vaillant, participer à « la der », la dernière page du quotidien, « est sans doute l’un des trucs les plus agréables qu’on puisse faire dans une vie (…) Dans la presse écrite, il est difficile d’avoir une fonction plus gratifiante, plus excitante ». « La der se concentre sur ce que les gens sont, pas sur ce qu’ils font. C’est la limite de l’exercice, c’est aussi sa particularité. Et c’est sans doute ce qui fait sa faveur à l’heure où l’exhibition de soi triomphe et où la psychologisation gagne ».

En 1998, il reçoit le Prix Albert Londres, qui récompense le meilleur grand reporter, pour « Chronique d’une tempête annoncée », un reportage consacré aux Palestiniens.

En 2000, il prend la direction du service portrait. Poste qu’il occupe encore aujourd’hui. Il tient aussi une chronique appelée « Ré/jouissances » et pige toujours de temps en temps pour les pages sportives.

Pour Nicolas Demorand, directeur du quotidien de mars 2011 à février 2014, Luc Le Vaillant est « le dernier spécimen pur de libertaire intégral ». On ne peut pas donner tort à l’ancien patron de Libération. Luc Le Vaillant a tout du libertaire : anticlérical, antimilitariste et jouisseur sans entrave. Il l’écrit lui-même : « Le pacifiste que je suis sait la nocivité de l’alliance cachée entre les sécuritaires et les religieux, qui se font la courte échelle pour durcir une société que je préfère libérée ».

Luc Le Vaillant revendique « l’ouverture des bordels d’État pour hommes et femmes ». « Seul l’État a les moyens de police suffisants pour garantir le volontariat des intervenants » de ces bordels, explique-t-il sérieusement. Pour lui, « il n’existe peut-être pas de prostitution heureuse, mais il existe une prostitution volontaire. Des êtres, autonomes et majeurs, décident parfois de monnayer leurs faveurs (…) Pour permettre à chacun de faire ce qu’il lui plaît, l’État se doit d’intervenir pour valider le libre choix des travailleurs sexuels ». Il se dit également « pour la nudité généralisée des adultes consentants d’âges, de conformités physiques et de plasticités variés, dans la vie réelle comme sur tous supports de diffusion ».

La prostitution est visiblement une vraie cause à défendre pour Le Vaillant. En plein débat sur la pénalisation des clients de la prostitution, il consacre un nouveau billet à ce sujet. Il imagine alors Najat Valaud Belkacem, à l’époque ministre des droits des femmes et en pointe dans ce débat, contrainte de démissionner après avoir avoué publiquement « une relation rémunérée » avec un « acteur de troisième zone ». « Elle le subventionne sans compter, pour s’assurer de la pureté de ses sentiments et se réserver ses performances horizontales », imagine Luc Le Vaillant. La fable a une morale que Le Vaillant met en avertissement de son article : « je suis certain que le gouvernement PS cessera de faire assaut de puritanisme et que les projets de loi punisseurs des client(e)s de la prostitution regagneront le fond des tiroirs qu’ils n’auraient jamais dû quitter ».

Le sexe et les jeunes femmes sont d’ailleurs au cœur de son écriture. Comme le dit la journaliste Delphine Le Goff, dans un portrait qu’elle lui a consacré dans Stratégie : « l’appétit de Le Vaillant pour les femmes, la sensualité, transpire entre les lignes. Surtout celles, souvent moites, qu’il consacre aux jeunes actrices. Pourquoi autant de portraits de comédiennes en devenir ? “J’essaie d’arrêter ! D’autant qu’avec l’âge, ma notion de la jeune actrice a un peu changé” (…) La séduction, la sexualité font en tout cas systématiquement partie de la grille à laquelle Luc Le Vaillant soumet ses sujets d’étude, au même titre que la religion, la famille et la politique. “La séduction sans sexualité m’a longtemps ennuyé. Évolution en cours ?”, s’interroge lui-même le journaliste, qui a tenté de développer des pages “sexe” dans Libération ».

En 2014, il publie La vie rêvée des filles, qui reprend ses « papiers hormonaux », comme il le dit lui-même, reprenant à son compte une expression de ses confrères.

Le sexe, encore et toujours, quand Luc Le Vaillant prend, dans les colonnes de Libération, la défense de Dominique Strauss-Kahn. En mars 2012, il dénonce « le journalisme de fond de culotte » sur cette affaire. « Chacun a droit au respect de sa vie privée » clame-t-il, en regrettant la fin de l’exception française, toujours prompte à cacher ou à pardonner les affaires de fesses des hommes politiques. « La logique protestante anglo-saxonne et le féminisme puritain requièrent désormais que le journalisme scrute à la loupe les draps de lit ». « Un journaliste n’est ni un flic ni un juge, continue-t-il. Et c’est tant mieux ! Il n’a pas les moyens de police nécessaires à l’établissement de la vérité. En particulier, en ces matières sexuelles, où c’est souvent parole contre parole ».

Luc Le Vaillant est également favorable à la « gestation pour autrui et procréation médicalement assistée, qu’il faut encourager ».

S’il est hostile au « journalisme de fond de culotte » et favorable au respect de la vie privée, en mars 2014, au lendemain des élections municipales, il révèle pourtant l’homosexualité de Steeve Briois, nouveau maire du Front National d’Hénin-Baumont, dans le Pas-de-Calais. Et de disserter, « Steeve Briois vient d’être élu maire d’Hénin-Beaumont (Pas-de-Calais). Il porte les couleurs du Front national. Et il est aussi homosexuel. Voici trois éléments d’information − maire, FN, homo − qu’il est intéressant de recombiner deux par deux ». Le papier fait scandale. Dans Les Inrocks, David Doucet dénonce notamment un « texte réducteur et bourré de préjugés ».

« Tenant du free speach à l’américaine et opposant à la loi Gayssot », il n’hésite pas à accorder un « soutien conditionnel » à Philippe Verdier, présentateur météo renvoyé de France 2, pour avoir tenu des propos politiquement incorrect. Mieux, il prend la défense de Dieudonné. Pour Le Vaillant, « la liberté d’expression ne se divise pas ! Il est trop facile de défiler le dimanche pour le droit de dire tout et son contraire et, dès le lundi, de criminaliser le propos déviant (« Je me sens Charlie Coulibaly ») glissé en peau de banane perverse par ce chercheur d’embrouilles qu’est Dieudonné. Il est trop simple de célébrer la satire acceptable et de mettre à l’index les désastreuses idées qui heurtent, choquent et violentent ».

Côté religion, Luc Le Vaillant se voit « plutôt comme un anticlérical maintenu ». « Dieu qui n’existe pas, s’il te plaît, débrouille-toi pour me débarrasser de toutes ces religions qui existent trop », écrit-il, en bon bouffeur de curé, dans sa « prière pour la dissolution des religions ». Pour lui, le catholicisme reste avant tout une « religion exhibitionniste et féminine ».

Au croisement de son combat anticlérical et de ses obsessions féminines, Luc Le Vaillant n’hésite évidemment pas à se faire l’avocat des Femen. « Au cœur de Notre-Dame, elles ont sonné les cloches au papisme démissionnaire et à la chrétienté mobilisée contre l’homosexualité. Dépoitraillées, elles ont réclamé la féminisation de l’Église, ont dénoncé le patriarcat ensoutané et combattu en amazones athées une religion qui, avec ses consœurs musulmane et juive, veut continuer à bloquer l’évolution des mœurs de la société française ».

Au lendemain des attentats de Paris, du 13 novembre 2015, il publie une chronique remarquée qui résume assez bien le personnage. Sous le titre « C’est gentil, mais ne vous sentez pas obligé de prier pour Paris », il écrit à ses « amis du monde libre et de l’Occident chrétien » : « Évitez de nous engager dans votre guerre de religion en faisant de la tour Eiffel un ex-voto et du drapeau bleu-blanc-rouge, une bannière en procession ». Pour lui, « Paris s’est fait attaquer pour son incroyance festive, pour son côté Sodome et Gomorrhe assumé, pour sa tolérance sans doute assez bêtasse mais très honorable pour toutes les croyances tant qu’elles restent agenouillées dans le cagibi de leur intimité ».

Mais si l’Église catholique est une cible régulière des billets de Luc Le Vaillant, à au moins deux reprises, le journaliste sera accusé d’islamophobie à cause de lui. La première fois, c’est le 26 janvier 2015, juste après les attentats de Charlie Hebdo. Dans une Lettre ouverte à un musulman pratiquant, il écrit « tu es musulman et aujourd’hui, je t’en veux. (…) Aujourd’hui, je refuse de voir plus loin que le bout de la kalachnikov qui a fait feu sur l’irrévérence et le blasphème ».

Plus récemment, il est accusé d’islamophobie, pour avoir décrit son malaise et ses fantasmes après avoir croisé dans le métro une femme musulmane couverte de la tête aux pieds par son abaya « couleur corbeau ». « La tenue traîne jusqu’au sol et balaie la poussière des anxiétés alentour. Les mains sont gantées et on ne saura jamais si les paumes sont moites. Cette autre soutane monothéiste lui fait la cuisse évasive, la fesse envasée, les seins restreints. Les cheveux sont distraits à la concupiscence des abominables pervers de l’Occident décadent ». Et de continuer « si l’œil du voisin de strapontin se fait inquisiteur, ce n’est pas pour pincer le bourrelet charmeur mais pour palper la possibilité d’une ceinture de chasteté explosive ». « Tant qu’elle ne rafale pas les terrasses à la kalach, elle peut penser ce qu’elle veut, croire aux bobards qui la réjouissent et s’habiller à sa guise mais j’aimerais juste qu’elle évite de me prendre pour une buse ».

Pour avoir publié cette tribune, Libération sera taxé de racisme, au point que sur les réseaux sociaux, le mot-dièse #LibéRacisme ressort parmi les plus utilisés du moment. La société des journalistes publiera le jour même un communiqué pour se désolidariser de leur confrère. Le lendemain, Luc Le Vaillant sera tout de même soutenu par Laurent Joffrin, le directeur du journal : « l’accusation de racisme ou de sexisme qui court ici et là est évidemment ridicule quand on connaît un tant soit peu notre chroniqueur et notre journal ».

Pour autant, et paradoxalement, cette position ultra-laïque ne l’empêche pas de se montrer favorable à une modification de la loi de 1905 pour « construire des mosquées et former, sinon rémunérer, les imams, comme l’impôt finance les écoles privées et ces monuments historiques que sont devenues les églises ».

Parcours militant

Très jeune, Luc Le Vaillant se fait connaître pour son engagement à gauche. Il l’écrit lui-même : « j’ai réalisé que mon camp était bien celui des anarcho-désirants et des utopistes-sociaux. J’ai compris que, décidément, les trotskistes enkystés dans un rapport flicard au pouvoir me débectaient absolument », Libération, 16 décembre 2013.

À la fin des années 80, avant d’entrer à Libération, il travaille au cabinet ministériel du finistérien, comme lui, Louis Le Pensec, ministre des DOM-TOM et porte-parole du gouvernement Rocard. En 2007, il avoue avoir voté Ségolène Royal, mais « à reculons ». À son grand regret, il estime que « le PS est incapable d’imaginer la société de l’après-travail et hausse les yeux au ciel quand on lui parle semaine de quatre jours, revenu d’existence ou politique industrielle ».

Il l’avoue lui-même : « je suis plus fait pour le journalisme que pour la politique. J’aime regarder et raconter le pays tel qu’il est, ce qui à Libé, vous fait faire un peu de politique. Malgré tous ses avatars, Libération a un impact politique, plutôt à gauche, plutôt libertaire en matière de thèmes de société ou de mœurs ».

Ce qu’il gagne

« Le salarié en fin de carrière que je suis, gagne toujours 4 000 euros net auxquels il faut ajouter entre 500 et 800 euros de piges ou de droits d’auteur selon les mois. Je finis de rembourser un appartement qui doit valoir entre 600 et 700 000 euros. Ma Volvo break a désormais seize ans d’âge et mon dériveur continue à moisir en bord de lac », Libération, 18 octobre 2015

Publications

Ancien du service des sports, Luc Le Vaillant a publié trois livres sur des « grands sportifs » : Yannick Noah, Michel Platini et Eric Cantona.

En 2010, il participe à Libération, portraits 1994-2009 (La Table ronde), qui reprend une sélection de portraits parus dans Libération. Il récidive en 2014 avec Portraits 2010-2014. « Recyclant » également ses articles, il publie la même année, sous son nom cette fois-ci, La vie rêvée des filles (Fayard).

Sa nébuleuse

Marie Guichoux, Philippe Lançon avec qui il lance le service portrait. Pascale Nivelle, Judith Perrignon, Sabrina Champenois, qui ont travaillé successivement dans le service. Quentin Girard qui y travaille encore.

Il a dit

« Je voulais être Sartre, Moitessier ou Cohn-Bendit. Sartre, pour la figure du philosophe engagé. Moitessier, pour les grands voyages autour du monde à la voile. Cohn-Bendit, pour la politique, plutôt à gauche, sinon à l’extrême gauche, et, pour la révolution des mœurs et de la société », cité par Gwénaëlle Loaëc, Bretons, 1er juin 2009.

« Le numérique a foutu en l’air l’ensemble du système culturel et informationnel. Et je suis contre le gratuit pub. Il faut donc avoir une stratégie de développement sur le papier et sur Internet, qui est l’avenir de la presse. Mais ce doit être un modèle payant, si on ne veut pas une presse aux ordres du marché publicitaire. On sait que tout ça est fragile et peut disparaître. C’est une source de motivation et d’énergie », ibid.

Ils ont dit de lui

« Il ne se limite pas à vanter la prostitution, forcément une affaire d’adultes “consentants et autonomes”, à dénoncer le “puritanisme” ou à déplorer que l’homme soit devenu le “sexe affaibli ” sous les coups des harpies féministes », lesnouvellesnews.fr, 22 octobre 2013.

« Un homme au regard espiègle, gamin », Nicolas Demorand

« Un chef qui ne jouait jamais le chef, jamais dans le rapport de force », Judith Perrignon

« Un journaliste drogué à l’actu, ni narcissique, ni théâtral », Sabrina Champenois, journaliste au service portrait, cité par Delphine Le Goff, Stratégie Magazine 1695.

« Son style a un côté débordant, humide, un peu sexe, qui exaspère les puritains. Lui, rien ne l’agace plus que les pisse-froid, les peine-à-jouir », Philippe Lançon, cité par Delphine Le Goff, Stratégies Magazine 1695

Crédit photo : capture d’écran vidéo Éditions de la Table Ronde via Youtube (DR)