Le rapport du tristement célèbre pédocriminel américain Jeffrey Epstein avec le monde arabe reste peu connu ou peu médiatisé.
Les révélations qui ont été faites jusqu’ici montrent que peu de personnalités arabes sont citées dans le dossier Epstein. Quelques nababs émiratis, dont le patron de DP World, qui a aussitôt démissionné de son poste, vite remplacé par un autre dignitaire, dont on découvre que lui aussi était compromis dans la même affaire.
Ces scandales font les choux gras des médias pro-qataris, toujours si prompts à descendre en flammes les frères ennemis émiratis. Or, les médias à la solde de Doha occultent sciemment, par exemple, l’implication d’un ancien chef de la diplomatie qatarie.
Les lecteurs doivent faire un recoupement de la presse des deux camps rivaux pour espérer obtenir une synthèse plus ou moins complète.
Un réseau tentaculaire
Si la présence d’un nom dans les dossiers rendus publics ne signifie pas automatiquement culpabilité ou mise en cause pénale, comme l’explique le site tunisien Tunisie Telegraph, le contenu de certains mails et des témoignages sont sans appel. Les observateurs ont recensé 14 dirigeants arabes.
Le premier nom livré sur la place publique est celui de Sultan Ahmed bin Salim, président du holding émirati DP World. Plus à l’aise pour en parler, le site d’information américain d’expression arabe Al-Hurra (ancienne chaîne qui a cessé d’émettre il y a quelques mois) inscrit cet épisode dans le cadre d’un réseau de relations plus vaste que celui que le criminel sexuel américain avait essayé de tisser au Moyen-Orient, en particulier aux Émirats, au Qatar et en Égypte.
L’enquête cite également des échanges où Jeffrey Epstein donnait des conseils aux Qataris durant la crise du blocus de 2015–2017 (qui a été imposé au petit émirat par les autres monarchies du Golfe).
Epstein « conseiller politique »
Sur cet aspect, le site marocain Hespress (réputé proche des thèses émiraties) cite des échanges attribués à Epstein avec le cheikh Jaber Yusuf Jassim Al Thani, où il recommande au Qatar de « calmer le jeu ». Le texte ajoute qu’Epstein aurait suggéré au Qatar de se rapprocher d’Israël ou de s’engager financièrement (fonds pour victimes du terrorisme) pour préserver de bonnes relations avec Donald Trump.
De nombreux journaux, dont Echorouk, ont repris des informations selon lesquelles un membre du Congrès affirme avoir pu identifier une personnalité émiratie citée dans ces documents, comportant une « vidéo de torture ».
Les ramifications de Jeffrey Epstein sont arrivées jusqu’au Yémen ! C’est ce que nous apprend le journal Al-Khabar Al-Yemeni, qui décrit une relation « étroite » d’Epstein avec l’homme d’affaires yéménite Shahir Abdulhaq, proche de la sphère des décideurs dans son pays, et décédé en 2020.
Autres noms arabes cités dans cette affaire, celui du ministre koweïtien de l’Information Anas Al‑Rashid, qui se serait rendu dans la mythique île d’Epstein. Il y a aussi le nom du roi du Maroc, Mohammed VI, avec des photos de lui en compagnie du pédocriminel américain. Ce dernier aurait, par ailleurs, tenté d’acheter un palais au Maroc, mais la transaction n’a pas abouti.
Des étoffes de la Kaaba chez Epstein ?
L’affaire qui aurait pu indigner au plus haut point l’opinion arabe, c’est celle de trois pièces présentées comme des fragments de la sainte kiswa (étoffe de la Kaaba) qui auraient été offertes à Jeffrey Epstein, certainement pour satisfaire son fétichisme, apparemment sans limites. Les images diffusées sont, en fait, tellement scandaleuses que d’aucuns ont émis des doutes sur leur véracité.
Un nom de femme cité par la presse arabe, celui de la diplomate émiratie Hind Al-Owais, reconnue à la fois comme maitresse et rabatteuse d’Epstein.
Parmi les rabatteurs cités jusqu’ici, le nom d’un Algérien exilé en Norvège, Daniel Siad, poursuivi en France par cinq femmes mannequins pour les avoir enrôlées dans le réseau Epstein. En Algérie, personne n’en parle. Il faut dire que lui-même ne se présente guère comme Algérien…
Un Occident « immoral »
Au-delà des révélations croustillantes, un vaste courant d’opinion dans la région arabe trouve dans les histoires d’orgies et d’abus sexuels rapportés dans le dossier Epstein l’occasion de clamer que « les élites occidentales sont mal placées pour donner des leçons de civilisation ! »
Les pages « opinions » des journaux et des sites, ainsi que les réseaux sociaux, foisonnent de commentaires et de digressions allant dans ce sens.
Le site de la chaîne libanaise Al-Mayadeen estime dans une chronique que l’affaire Epstein ne doit pas être interprétée comme une « déviation individuelle », mais comme le révélateur d’un système où l’argent, les réseaux et l’influence « fabriquent de l’impunité ». L’auteur soutient que « le scandale met à nu l’inanité du récit moraliste occidental dans un ordre néolibéral fondé sur la domination et la marchandisation. »
Le quotidien Al-Raiah décrit les dossiers Epstein comme « une grande faillite civilisationnelle » de l’Occident, qu’il accuse de duplicité en matière de droits humains, de la femme et de l’enfant.
Du côté des internautes, les réactions sont plus vives. « Si Epstein avait été musulman, ils auraient accablé l’islam de terrorisme et de dépravation, mais comme il est Occidental, on parle d’une simple “affaire individuelle” », écrit Sba Tahravei sur son compte X.
Pour Ahmed Rais, l’affaire Epstein « fait tomber les illusions sur la civilisation occidentale. » Et d’enchainer :
« L’Occident n’est pas une civilisation de valeurs ni de morale, mais une civilisation dominée par la guerre, l’argent et les vices. »
Belqees Al-Yamani s’en prend aux « athées arabes » qui continueraient à idéaliser l’Occident, tout en dénigrant l’islam, « malgré ce qui s’est passé sur l’île de Chitane », ironisant sur le nom d’Epstein !
Voir aussi : Quand les médias français font de Jeffrey Epstein un « agent du Kremlin » mais taisent ses autres allégeances
Mussa A.
Photo : DOJ

