En Australie, le gouvernement d’Anthony Albanese veut mettre la pression sur les géants du numérique. Un projet de loi prévoit d’imposer une taxe de 2,25 % aux entreprises comme Meta, Google ou TikTok qui réalisent plus de 250 millions de dollars de chiffre d’affaires dans le pays. À moins qu’elles ne concluent des accords avec les éditeurs de presse pour rémunérer l’utilisation et la mise en avant de leurs contenus.
Les GAFAM vent debout. Le groupe Meta (Facebook, Instagram, WhatsApp, Messenger, Threads) a dénoncé la « taxe sur les services numériques », selon un communiqué transmis à l’AFP le 28 avril. Le gouvernement australien prévoit en effet d’obliger Meta, mais aussi Google et TikTok, à conclure des accords de rémunération avec les médias australiens, sous peine d’une taxe de 2,25 % sur leur chiffre d’affaires local.
Selon ses instigateurs, les plateformes drainent les utilisateurs avec des informations et captent ainsi les revenus publicitaires qui manquent désormais cruellement aux médias. « Les gens s’informent de plus en plus directement via Facebook, TikTok et Google », a ainsi déclaré la ministre des Communications, Anika Wells, citée par The Guardian. « Nous pensons qu’il est tout à fait normal que les grandes plateformes numériques contribuent au travail journalistique acharné qui enrichit leurs flux et génère leurs revenus », a‑t-elle ajouté.
L’exécutif espère lever 250 millions de dollars chaque année pour soutenir le journalisme. Les recettes fiscales seront redistribuées au prorata du nombre de journalistes employés.
« Les organes de presse publient volontairement du contenu sur nos plateformes »
« L’idée selon laquelle nous leur prendrions leur contenu d’actualité est tout simplement fausse », rétorque Meta : « les organes de presse publient volontairement du contenu sur nos plateformes car ils en tirent un avantage ».
De son côté, Google affirme clairement rejeter la nécessité de cette taxe, tout en déclarant avoir pris les devants, en ayant signé des accords commerciaux avec plus de 90 médias locaux. TikTok ne s’est pour le moment pas exprimé sur le sujet.
À rebours des GAFAM, les éditeurs sont ravis de cette initiative. Des grands groupes de presse tels que ABC, le Guardian, Nine et NewsCorp ont qualifié le projet de loi d’« étape essentielle pour la sauvegarde de l’avenir du journalisme en Australie ».
Le nouveau dispositif doit remplacer le « code de négociation des médias d’information » mis en place par le précédent gouvernement. En vertu de celui-ci, Google et Facebook avaient conclu des accords sur trois ans avec les médias australiens, pour 250 millions de dollars, avant que Méta n’annonce en 2024 s’en retirer, provoquant la réforme travailliste. Selon le gouvernement Albanese, cet ancien modèle était inefficace. Méta avait en effet échappé aux obligations en supprimant bonnement et simplement les news de ses plateformes.
Un copier-coller de la loi française ?
Point intéressant : l’idée d’un tel dispositif n’est pas nouvelle. Dès 2019, la France avait transposé la directive (UE) 2019/790 en droit français, au bénéfice des éditeurs et agences de presse, afin de mieux encadrer la réutilisation en ligne de leurs contenus. Concrètement, cette loi créait un droit au profit des éditeurs et agences, leur permettant d’exiger une rémunération lorsque leurs articles, ou même de simples extraits, sont repris par des plateformes numériques.
Déjà ici, le mécanisme ne reposait pas seulement sur une taxe directe, mais sur une obligation de négociation privée entre les plateformes et les éditeurs. La même intention était présente : les acteurs visés étaient principalement les moteurs de recherche et réseaux sociaux, au premier rang desquels Google et Meta, dont les services agrègent et mettent en avant des contenus d’information sans en être producteurs. Toute utilisation dépassant le simple lien hypertexte ou les « très courts extraits » donnait lieu à rémunération, avec en outre une obligation de partage de ces revenus avec les journalistes.
Une bataille acharnée contre Google
Évidemment, l’entrée en vigueur du texte a rapidement donné lieu à un bras de fer avec les mêmes GAFAM. Google a d’abord contourné la loi en cessant d’afficher certains extraits d’articles, sauf autorisation gratuite des éditeurs, ce qui a été interprété comme une tentative de vider le dispositif de sa substance. Saisie, l’Autorité de la concurrence est intervenue dès 2020 pour imposer des mesures conservatoires, enjoignant au groupe américain de négocier “de bonne foi” avec les éditeurs (décision n°20-MC-01).
Les négociations qui ont suivi ont abouti à plusieurs accords-cadres, notamment avec l’Alliance de la presse d’information générale (APIG), mais sous étroite surveillance du régulateur. En 2021, Google a été sanctionné à hauteur de 500 millions d’euros pour ne pas avoir respecté certaines obligations de négociation (décision n°21-D-17). Plus récemment, en mars 2024, une nouvelle amende de 250 millions d’euros a été prononcée pour des manquements liés notamment à la transparence des informations transmises aux éditeurs dans le cadre des discussions.
Au final, si la loi française a permis l’émergence de flux financiers entre plateformes et éditeurs, elle illustre surtout la difficulté de rééquilibrer par le droit les relations entre la presse et les mastodontes de la Silicon Valley. L’intervention répétée du régulateur a été déterminante pour contraindre les GAFAM à entrer dans une logique de rémunération, confirmant le rapport de force entre l’État et les géants du numérique.
Jean-Charles Soulier

