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Grasset : un texte de Bolloré, et tout Saint-Germain se croit en guerre

21 avril 2026 | Temps de lecture : 4 minutes

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En prenant lui-même la plume dans le JDD pour répon­dre à l’affaire Gras­set, Vin­cent Bol­loré a déclenché une nou­velle salve de com­men­taires out­rés. Entre « con­tre-offen­sive », « guerre » et « vio­lente attaque », une sim­ple tri­bune a suf­fi à faire ressur­gir tout le vocab­u­laire du champ de bataille.

Le con­traste mérite d’être noté. Téléra­ma évoque une « vio­lente con­tre-offen­sive », selon Téléra­ma. Une « guerre » ou une « riposte », selon Actu­aLit­té, quand Patrick Cohen, dans son édi­to sur France Inter, décrit une réponse « méprisante et vénéneuse », qui com­pare la mise en scène du JDD à une démon­stra­tion de puis­sance. Pas de doute, la crise Gras­set n’en finit plus de pro­duire ses métaphores martiales.

Après le limo­geage d’Olivier Nora, puis le départ annon­cé de plus de 130 auteurs, Vin­cent Bol­loré a choisi de répon­dre directe­ment dans le Jour­nal du dimanche le 19 avril, qu’il con­trôle via Louis Hachette Group. C’est moins le con­tenu du texte que son exis­tence même qui sem­ble avoir mis une par­tie du petit monde médi­ati­co-lit­téraire en état d’alerte max­i­male. Même les cri­tiques les plus ordi­naires d’un con­flit action­nar­i­al sont désor­mais for­mulées comme s’il s’agissait d’un affron­te­ment exis­ten­tiel pour la civil­i­sa­tion du livre.

Une tribune, et tout de suite la « guerre »

Bien sûr, le vocab­u­laire choisi par les adver­saires du patron n’est pas neu­tre. Il per­met de trans­former une déci­sion de gou­ver­nance et une tri­bune de pro­prié­taire en épisode qua­si insur­rec­tion­nel. Le plus frap­pant est peut-être là : alors qu’aucun texte n’a été inter­dit, qu’aucun livre n’a été pilon­né, qu’aucune cen­sure formelle n’est établie, une par­tie des com­men­ta­teurs choisit le reg­istre du com­bat final. On peut y voir un signe d’inquiétude ; on peut aus­si y lire une cer­taine drama­ti­sa­tion de caste.

Ce que dit vraiment Bolloré

Sur le fond, la tri­bune de Vin­cent Bol­loré repose sur trois idées. D’abord, un désac­cord con­cret sur la date de paru­tion du prochain livre de Boualem Sansal : Hachette voulait une sor­tie le 6 juin, Olivi­er Nora la repous­sait à la fin de l’année. Ensuite, des résul­tats jugés « très déce­vants » pour Gras­set, avec un chiffre d’affaires passé de 16,5 mil­lions d’euros en 2024 à 12 mil­lions en 2025, et un résul­tat opéra­tionnel réduit de moitié, de 1,2 à 0,6 mil­lion. Dans le même temps, le salaire d’O­livi­er Nora serait passé lui de plus de 800 000 à 1 mil­lion d’eu­ros par an.

Enfin, Bol­loré assume une lec­ture sociale et sym­bol­ique du vacarme provo­qué : selon lui, l’affaire touche « une petite caste » très apte à faire du bruit médi­a­tique. Il se félicite par ailleurs :

« Ils vont per­me­t­tre à de nou­veaux auteurs d’être publiés ».

La démon­stra­tion peut déplaire. Elle n’a pour­tant rien d’ésotérique : un action­naire de référence rap­pelle qu’une mai­son appar­tient à un groupe, qu’un arbi­trage édi­to­r­i­al peut se tranch­er au som­met, et qu’une direc­tion est aus­si compt­able de ses résul­tats. Dans n’importe quel autre secteur, cela relèverait du banal. Dans l’édition ger­manopra­tine, cela devient un scan­dale philosophique.

Après le vacarme, la réalité

La suite, elle, sera moins lyrique. Plus de 130 auteurs ont annon­cé qu’ils ne sign­eraient pas leur prochain livre chez Gras­set ; d’autres tri­bunes récla­ment désor­mais une « clause de con­science » pour les écrivains. Le débat va donc se déplac­er du ter­rain sym­bol­ique au ter­rain juridique et économique. Les 130 ne retrou­veront pas tous facile­ment un édi­teur. Quant à Gras­set, il lui fau­dra égale­ment trou­ver des auteurs pour com­penser ce départ en masse.

Reste une évi­dence sou­vent passée sous silence : beau­coup de ces auteurs ont con­tin­ué à être pub­liés sous action­nar­i­at Bol­loré depuis la prise de con­trôle d’Hachette en 2023, sans rompre immé­di­ate­ment avec la mai­son. Ce n’est qu’après le départ d’Olivier Nora que la rup­ture devient soudain principe. Autrement dit, la querelle est moins née d’une décou­verte tar­dive de l’actionnaire que de la perte d’un inter­mé­di­aire pro­tecteur. C’est sans doute ce qui explique la vio­lence des réac­tions dans ce qui s’apparente à une pre­mière manche dans le grand match de l’édition qui pour­rait se jouer à quelques mois de l’élection prési­den­tielle de 2027.

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