Les correspondants de guerre, ces figures mythiques des conflits passés, disparaissent progressivement des théâtres d’opérations au Moyen-Orient. Trop dangereux, trop coûteux : les rédactions préfèrent les plateaux d’experts et les vidéos amateurs venues des réseaux sociaux. La mort récente de reporters libanais tués par une frappe israélienne et les restrictions imposées par les belligérants en disent long sur une couverture de guerre de plus en plus distante.
Il en existe de moins en moins, et l’actuelle guerre au Moyen-Orient accélère la tendance. Prenant trop de risques lors de leurs couvertures, comme l’atteste le nombre effarant de reporters tués à Gaza ces trois dernières années, ils sont très peu à s’aventurer sur les théâtres de guerre.
La mort, le 28 mars dernier, de trois reporters libanais dans le Sud-Liban, donne la mesure des dangers auxquels sont confrontés les journalistes dans des guerres, où leurs gilets « press », au lieu de les protéger, attirent sur eux les feux des belligérants. Les autorités israéliennes ont maladroitement essayé de justifier cette attaque, en accusant le correspondant de la chaîne Al-Mayadeen Ali Chouaib d’être un soldat déguisé du Hezbollah. Que dire de sa camarade, Fatima Ftouni, qui avait déjà perdu sept membres de sa famille dans des tirs le 2 mars ?
Pas de journalistes « embedded » !
D’autres ont heureusement eu plus de chance. Le 17 mars dernier, c’est le chef du bureau de RT au Liban, Steve Sweeney, qui échappait miraculeusement à une frappe israélienne à proximité de Tyr :
WATCH: Israeli missile narrowly misses RT correspondent Steve Sweeney and crew
‘Israel knew exactly who was on that bridge. To deny it is simply inconceivable’
Tune in to the new episode of East Meets West for more on what’s actually happening in Lebanon https://t.co/NJ7aJKUa0m pic.twitter.com/5r8RlRewSr
— East Meets West with Olga and Tara (@EMW_podcast) March 30, 2026
Dans un bilan non exhaustif publié le 18 mars, le Committee to Protect Journalists (CPJ) a recensé les violations de la liberté de la presse depuis le 28 février : 3 journalistes tués, 8 journalistes agressés, menacés ou harcelés, 8 médias touchés par des frappes aériennes, 4 journalistes détenus ou interrogés, et 6 reporters empêchés de couvrir les événements sur le terrain. Le rapport mentionne l’arrestation du correspondant de CNN Türk à Tel Aviv et l’obstruction physique du reporter de la chaîne qatarie Al Araby TV par la police israélienne.
Il faut dire aussi que les rédactions sont de moins en moins enclines à envoyer des journalistes dans les zones de conflit, comme cela se passait autrefois, sous haute protection. On se souvient des journalistes « embedded » (embarqués avec des soldats) lors des deux premières guerres du Golfe.
À l’aide d’un smartphone !
D’abord, parce que cela leur coûterait cher, et, puis, la majorité se contente du flux d’informations et d’images produites ou recoupées en interne. Pour compenser le manque de reportages vivants et exclusifs, la plupart des médias se rabattent sur des flashs en continu, des JT en boucle ou des plateaux d’experts.
Mais cela reste peu efficace face aux réseaux sociaux qui explosent d’infos (et surtout d’intox), d’images et de reportages vidéo amateurs qui documentent les événements. N’importe quel individu muni d’un smartphone peut faire correspondant de guerre !
Encore faut-il parler aujourd’hui de correspondant de guerre. Car la plupart des médias qui couvrent en direct la guerre le font avec des « envoyés spéciaux », telle que la chaîne américaine CNN, ou des correspondants locaux, comme c’est le cas des médias arabes, nombreux à Téhéran.
Black-out brisé par les réseaux sociaux
Fait curieux : les journalistes étrangers sont plus nombreux dans la capitale iranienne qu’à Tel Aviv. Leur travail se limite à interroger, sur place, des témoins, des journalistes ou – pour les plus privilégiés, Al-Jazeera et CNN – de hauts responsables du gouvernement. C’est la preuve qu’ils n’ont pas une grande liberté de mouvement, et qu’ils n’ont pas accès à toutes les sources d’information.
La tâche parait encore plus ardue en Israël, où les autorités ont tablé sur un black-out total sur les dégâts occasionnés par les bombardements iraniens. Or, ici encore, la censure devient difficile à réprimer : des amateurs n’hésitent pas à filmer des scènes de guerre et à les poster à travers les réseaux sociaux. Et, souvent, ces images deviennent des sources intarissables pour des médias internationaux qui en raffolent.
Les médias les plus sérieux tâchent, à chaque fois, de préciser qu’il s’agit de vidéos amateurs. Dans ce cas, l’authentification des images demeure quasi impossible. Car, même ceux qui s’appuient sur des correspondants – et non sur un desk – pour signaler une frappe, par exemple, n’ont pas de capacité à documenter directement les sites touchés au plus près.
Le scoop de France 24
C’est pourquoi des chaînes bien équipées telles qu’Al-Jazeera, Al-Hadath, Al-Mayadeen, Russia Today ou encore BBC n’ont plus d’autre choix que de pallier ce faible travail de terrain par des orchestrations éditoriales les plus denses possibles. Les correspondants ou envoyés spéciaux y sont parfois associés pour donner plus de crédibilité aux débats et éviter de s’enfermer dans des discours. Car la guerre des récits est, en tous cas, inévitable.
France 24 se distingue dans cette guerre par les envois réguliers et vivants d’un correspondant quelque peu atypique à Téhéran. Siavoch Ghazi est d’origine iranienne et est considéré comme « l’un des rares francophones » de ce pays persan. Il a réussi la prouesse de filmer et de commenter de très près le pont détruit par des bombardements américains le 3 avril près de Téhéran.
CNN, bienvenue chez les mollah !
Son collègue d’Al-Araby TV, la nouvelle chaîne d’information qatarie qui rivalise avec Al-Jazeera, rend compte quotidiennement de l’actualité brûlante dans la capitale iranienne. Comme pour justifier les innombrables « ratages » qui lui seraient reprochés, il relate, dans un de ses reportages, les difficultés de mouvement auxquelles sont confrontés les journalistes sur place.
Soucieux de leur propre image, les autorités iraniennes ont, dès les premiers jours, autorisé deux journalistes du réseau américain CNN : Fred Pleitgen et Claudia Otto. La direction de la chaîne s’en réjouit mais aurait souhaité jouir de plus de liberté. « Nos opérations en Iran sont uniquement conduites avec l’autorisation gouvernementale », revient tel un leitmotiv dans leurs comptes rendus.
Cette soif de savoir plus se heurte partout au mur de la censure, y compris aux États-Unis où le président Donald Trump a même demandé de changer des journalistes de télévision parce que leurs chroniques sur la guerre ne corroboraient pas avec ces hymnes à la victoire.
Mussa A.
Photo : Farah Omar, correspondante de la chaîne Al Mayadeen, en reportage dans le sud du Liban. Reconnue pour son engagement sur le terrain, elle a perdu la vie dans l’exercice de ses fonctions en novembre 2023. Source : Al Mayadeen

