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Correspondants de guerre : une espèce en voie de disparition ?

6 avril 2026 | Temps de lecture : 6 minutes

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Les cor­re­spon­dants de guerre, ces fig­ures mythiques des con­flits passés, dis­parais­sent pro­gres­sive­ment des théâtres d’opérations au Moyen-Ori­ent. Trop dan­gereux, trop coû­teux : les rédac­tions préfèrent les plateaux d’experts et les vidéos ama­teurs venues des réseaux soci­aux. La mort récente de reporters libanais tués par une frappe israéli­enne et les restric­tions imposées par les bel­ligérants en dis­ent long sur une cou­ver­ture de guerre de plus en plus distante.

Il en existe de moins en moins, et l’actuelle guerre au Moyen-Ori­ent accélère la ten­dance. Prenant trop de risques lors de leurs cou­ver­tures, comme l’atteste le nom­bre effarant de reporters tués à Gaza ces trois dernières années, ils sont très peu à s’aventurer sur les théâtres de guerre.

La mort, le 28 mars dernier, de trois reporters libanais dans le Sud-Liban, donne la mesure des dan­gers aux­quels sont con­fron­tés les jour­nal­istes dans des guer­res, où leurs gilets « press », au lieu de les pro­téger, attirent sur eux les feux des bel­ligérants. Les autorités israéli­ennes ont mal­adroite­ment essayé de jus­ti­fi­er cette attaque, en accu­sant le cor­re­spon­dant de la chaîne Al-Mayadeen Ali Chouaib d’être un sol­dat déguisé du Hezbol­lah. Que dire de sa cama­rade, Fati­ma Ftouni, qui avait déjà per­du sept mem­bres de sa famille dans des tirs le 2 mars ?

Pas de journalistes « embedded » !

D’autres ont heureuse­ment eu plus de chance. Le 17 mars dernier, c’est le chef du bureau de RT au Liban, Steve Sweeney, qui échap­pait mirac­uleuse­ment à une frappe israéli­enne à prox­im­ité de Tyr :

Dans un bilan non exhaus­tif pub­lié le 18 mars, le Com­mit­tee to Pro­tect Jour­nal­ists (CPJ) a recen­sé les vio­la­tions de la lib­erté de la presse depuis le 28 févri­er : 3 jour­nal­istes tués, 8 jour­nal­istes agressés, men­acés ou harcelés, 8 médias touchés par des frappes aéri­ennes, 4 jour­nal­istes détenus ou inter­rogés, et 6 reporters empêchés de cou­vrir les événe­ments sur le ter­rain. Le rap­port men­tionne l’ar­resta­tion du cor­re­spon­dant de CNN Türk à Tel Aviv et l’ob­struc­tion physique du reporter de la chaîne qatarie Al Ara­by TV par la police israélienne.

Il faut dire aus­si que les rédac­tions sont de moins en moins enclines à envoy­er des jour­nal­istes dans les zones de con­flit, comme cela se pas­sait autre­fois, sous haute pro­tec­tion. On se sou­vient des jour­nal­istes « embed­ded » (embar­qués avec des sol­dats) lors des deux pre­mières guer­res du Golfe.

À l’aide d’un smartphone !

D’abord, parce que cela leur coûterait cher, et, puis, la majorité se con­tente du flux d’informations et d’images pro­duites ou recoupées en interne. Pour com­penser le manque de reportages vivants et exclusifs, la plu­part des médias se rabat­tent sur des flashs en con­tinu, des JT en boucle ou des plateaux d’experts.

Mais cela reste peu effi­cace face aux réseaux soci­aux qui explosent d’infos (et surtout d’intox), d’images et de reportages vidéo ama­teurs qui doc­u­mentent les événe­ments. N’importe quel indi­vidu muni d’un smart­phone peut faire cor­re­spon­dant de guerre !

Encore faut-il par­ler aujourd’hui de cor­re­spon­dant de guerre. Car la plu­part des médias qui cou­vrent en direct la guerre le font avec des « envoyés spé­ci­aux », telle que la chaîne améri­caine CNN, ou des cor­re­spon­dants locaux, comme c’est le cas des médias arabes, nom­breux à Téhéran.

Black-out brisé par les réseaux sociaux

Fait curieux : les jour­nal­istes étrangers sont plus nom­breux dans la cap­i­tale irani­enne qu’à Tel Aviv. Leur tra­vail se lim­ite à inter­roger, sur place, des témoins, des jour­nal­istes ou – pour les plus priv­ilégiés, Al-Jazeera et CNN – de hauts respon­s­ables du gou­verne­ment. C’est la preuve qu’ils n’ont pas une grande lib­erté de mou­ve­ment, et qu’ils n’ont pas accès à toutes les sources d’information.

La tâche parait encore plus ardue en Israël, où les autorités ont tablé sur un black-out total sur les dégâts occa­sion­nés par les bom­barde­ments iraniens. Or, ici encore, la cen­sure devient dif­fi­cile à réprimer : des ama­teurs n’hésitent pas à filmer des scènes de guerre et à les poster à tra­vers les réseaux soci­aux. Et, sou­vent, ces images devi­en­nent des sources intariss­ables pour des médias inter­na­tionaux qui en raffolent.

Les médias les plus sérieux tâchent, à chaque fois, de pré­cis­er qu’il s’agit de vidéos ama­teurs. Dans ce cas, l’authentification des images demeure qua­si impos­si­ble. Car, même ceux qui s’appuient sur des cor­re­spon­dants – et non sur un desk – pour sig­naler une frappe, par exem­ple, n’ont pas de capac­ité à doc­u­menter directe­ment les sites touchés au plus près.

Le scoop de France 24

C’est pourquoi des chaînes bien équipées telles qu’Al-Jazeera, Al-Hadath, Al-Mayadeen, Rus­sia Today ou encore BBC n’ont plus d’autre choix que de pal­li­er ce faible tra­vail de ter­rain par des orches­tra­tions édi­to­ri­ales les plus dens­es pos­si­bles. Les cor­re­spon­dants ou envoyés spé­ci­aux y sont par­fois asso­ciés pour don­ner plus de crédi­bil­ité aux débats et éviter de s’enfermer dans des dis­cours. Car la guerre des réc­its est, en tous cas, inévitable.

France 24 se dis­tingue dans cette guerre par les envois réguliers et vivants d’un cor­re­spon­dant quelque peu atyp­ique à Téhéran. Siav­och Ghazi est d’origine irani­enne et est con­sid­éré comme « l’un des rares fran­coph­o­nes » de ce pays per­san. Il a réus­si la prouesse de filmer et de com­menter de très près le pont détru­it par des bom­barde­ments améri­cains le 3 avril près de Téhéran.

CNN, bienvenue chez les mollah !

Son col­lègue d’Al-Ara­by TV, la nou­velle chaîne d’information qatarie qui rivalise avec Al-Jazeera, rend compte quo­ti­di­en­nement de l’actualité brûlante dans la cap­i­tale irani­enne. Comme pour jus­ti­fi­er les innom­brables « ratages » qui lui seraient reprochés, il relate, dans un de ses reportages, les dif­fi­cultés de mou­ve­ment aux­quelles sont con­fron­tés les jour­nal­istes sur place.

Soucieux de leur pro­pre image, les autorités irani­ennes ont, dès les pre­miers jours, autorisé deux jour­nal­istes du réseau améri­cain CNN : Fred Pleit­gen et Clau­dia Otto. La direc­tion de la chaîne s’en réjouit mais aurait souhaité jouir de plus de lib­erté. « Nos opéra­tions en Iran sont unique­ment con­duites avec l’au­tori­sa­tion gou­verne­men­tale », revient tel un leit­mo­tiv dans leurs comptes rendus.

Cette soif de savoir plus se heurte partout au mur de la cen­sure, y com­pris aux États-Unis où le prési­dent Don­ald Trump a même demandé de chang­er des jour­nal­istes de télévi­sion parce que leurs chroniques sur la guerre ne cor­rob­o­raient pas avec ces hymnes à la victoire.

Mus­sa A.

Pho­to : Farah Omar, cor­re­spon­dante de la chaîne Al Mayadeen, en reportage dans le sud du Liban. Recon­nue pour son engage­ment sur le ter­rain, elle a per­du la vie dans l’ex­er­ci­ce de ses fonc­tions en novem­bre 2023. Source : Al Mayadeen

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