Selon Wikipédia, le grand remplacement est une théorie complotiste d’extrême droite popularisée par l’écrivain Renaud Camus, dont les principaux arguments, qu’ils soient démographiques ou culturels, seraient réfutés par les spécialistes. Un terme curieusement repris par Jean-Luc Mélenchon dans un contexte différent.
LFI s’empare du concept interdit
Le grand remplacement était donc une théorie niée et rejetée par la gauche et une partie de la droite politique et médiatique. Jusqu’à ce que Jean-Luc Mélenchon s’empare de ce concept sulfureux lors d’un meeting politique à Toulouse, et assume totalement l’idée du remplacement d’une population par une autre.
Extraits :
« Nous avons besoin d’élections municipales qui puissent être une démonstration du niveau de conscience politique du peuple français dans sa diversité, de la capacité de nos listes à incarner la nouvelle France, celle du grand remplacement, celle de la génération qui remplace l’autre parce que c’est comme ça depuis la nuit des temps. »
Tout d’un coup, la théorie complotiste qui était réfutée par les spécialistes et qui ne reposait sur aucune base démographique sérieuse devient un projet politique, qu’il faut appeler de ses vœux, et que les listes LFI doivent incarner.
Malheureusement, ces propos ne sont guère surprenants. Ils résultent d’une orientation vers le communautarisme et le décolonialisme, entamée il y a déjà plusieurs années et particulièrement visible depuis le 7 octobre 2023. Et ils se situent dans le prolongement d’autres propos tenus récemment par des responsables LFI. Citons brièvement ceux de Carlos Martens Bilongo (sur le nombre, l’intelligence et la fécondité des nouvelles populations, sur la pauvreté intellectuelle du Nord et le lien avec le racisme), ou ceux d’Éric Coquerel (sur le vote racialiste pour des maires selon leur couleur de peau et celle des populations).
Le remplacement générationnel en renfort
Mais pourquoi ce discours fait-il aussi référence au remplacement d’une génération par une autre ? Nous pouvons esquisser plusieurs raisons :
D’abord, cette référence permet à Jean-Luc Mélenchon de mélanger les concepts et de se ménager une position de repli, en expliquant que le grand remplacement dont il parle n’est que le remplacement naturel d’une génération par une autre. Il utilisera d’ailleurs cet argument dans son face-à-face sur X avec Jordan Bardella.
Ensuite, dans l’esprit des pro-immigrationnistes, la natalité en baisse rend encore davantage indispensable l’appel à une population extérieure. Cet argument avait été repris en boucle dans les médias à la suite de la diffusion des données démographiques de 2025. LFI s’engouffre dans cette brèche et fait le lien entre le remplacement générationnel trop faible et le grand remplacement obligatoire.
Enfin, la référence au remplacement générationnel permet d’imprimer dans les esprits l’idée que le grand remplacement est inéluctable, aussi inéluctable que le vieillissement des hommes et le remplacement d’une génération par la suivante.
Évidemment tout le monde a compris que les propos de Jean-Luc Mélenchon désignent bel et bien le remplacement d’un peuple par un autre et d’une culture par une autre, comme dans la thèse de Renaud Camus. Le terme de « nouvelle France » est d’ailleurs parfaitement explicite à cet égard.
Des réactions médiatiques discrètes
Voir ainsi Jean-Luc Mélenchon assumer le remplacement de la population, à rebours du déni qui était jusqu’à maintenant la règle, a de quoi donner le tournis aux médias qui doivent en rendre compte, si bien que les réactions ont été plutôt discrètes.
Sans surprises, la plupart des médias d’extrême gauche valident cette stratégie, au nom des principes d’efficacité et de barrage à l’extrême droite. La fin justifie toujours les moyens. Pour Mediapart par exemple, cette stratégie est un des éléments qui font « que pour le premier tour (de l’élection présidentielle), Mélenchon a un boulevard ».
D’autres, comme L’Humanité, s’obstinent à ne rien voir :
« Fake news : quand Jordan Bardella accuse Jean-Luc Mélenchon de partager la théorie du grand remplacement.» « Articles de presse et réactions de l’extrême droite à une prise de parole de Jean-Luc Mélenchon laissent entendre que LFI aurait décidé de promouvoir une substitution ethnique de la population française. La déclaration en question, lors d’un discours à Toulouse le 22 janvier dernier, et la vision de la citoyenneté liée sont pourtant toute autre. »
Mais il est plus instructif encore d’observer comment des médias moins fortement engagés ont rendu compte de ce brusque revirement. Plusieurs d’entre eux n’ont pas su comment se positionner et ont été chercher des explications qui font sourire.
Pour le Huffington Post, un piège subtil
Dans un article intitulé « Comment Jean-Luc Mélenchon a piégé J. Bardella sur le grand remplacement », le Huffpost compare le leader insoumis à un judoka politique qui utilise la force de l’adversaire pour la retourner, dans une « prise frôlant le cas d’école ». Selon le Huffpost, l’expression grand remplacement aurait été « détournée à dessein », et le discours de Toulouse aurait été « calibré » « pour faire dévisser l’extrême droite ». La réaction de Bardella sur X, agissant « comme un taureau devant lequel on agite une muleta », « était attendue pour prendre à revers le dauphin de Marine Le Pen ».
Effectivement, Jordan Bardella a réagi sur X, et Jean-Luc Mélenchon lui a répliqué sur un ton très donneur de leçons. Le Huffpost conclut que « le piège s’est refermé. Au-delà de la joute numérique, l’insoumis a aussi poussé J. Bardella à sortir du bois sur ce concept raciste et complotiste. »
Par la grâce du Huffpost, la course au vote communautaire de LFI devient un coup de billard à trois bandes, qui était calculé et anticipé dans le but de piéger le RN. Mais le revirement idéologique est totalement passé sous silence. Nous avons affaire à un joli tour de passe-passe journalistique, et aussi à un bel exemple de flagornerie !
Pour Le Parisien, un amusement
Pour Le Parisien, Jean-Luc Mélenchon « s’est amusé à détourner la théorie raciste de l’extrême droite ». Mais l’imagination du journaliste s’arrête là, et nous ne saurons pas en quoi il s’agissait d’un amusement, ni quel était le but de ce détournement. Faire rire le public ? Les images du meeting montrent au contraire un Mélenchon très sérieux et offensif, et un public qui ne rit pas du tout.
Contre l’évidence des mots prononcés, le lecteur est invité à retenir que la séquence ne compte pas, et que le grand remplacement reste bien une théorie raciste d’extrême droite. Nous retrouvons la même solution de facilité dans Libération, qui évacue le sujet gênant au motif que ce n’était pas sérieux : « Grand remplacement : Mélenchon utilise le mot pour s’en moquer ».
Tout ceci est un peu court. « C’était pour rire », dit-on aux enfants… ou aux lecteurs du Parisien et de Libération, pour qu’ils tournent la page et oublient une séquence un peu éprouvante.
Mansuétude
Le grand remplacement était une théorie largement rejetée. Mais il a suffi qu’un Mélenchon opportuniste s’approprie le concept pour que les lignes bougent.
LFI a encore bénéficié d’une grande mansuétude dans les médias mainstream. Non seulement ceux-ci ne trouvent rien à redire à un revirement à 180 degrés et à une prise de position radicale qui contredit toute leur doxa sur le sujet, mais ils s’échinent à trouver les explications les plus complaisantes.
Pour aller plus loin
Rodolphe Cart, Mélenchon, le bruit et la fureur. Portraits d’un révolutionnaire, 2025, La Nouvelle Librairie
Francesco Bargolino



