Dossier : DESINTOX, au commencement était le Chiffre

« Dans des investigations du genre de celle qui nous occupe, il ne faut pas tant se demander comment les choses se sont passées, qu’étudier en quoi elles se distinguent de tout ce qui est arrivé jusqu’à présent. » Edgar Allan Poe.

« Je ne crois aux statistiques que lorsque je les ai moi-même falsifiées. » Winston Churchill.

« Ce qui compte ne peut pas toujours être compté et ce qui peut être compté ne compte pas forcément », Einstein.

Comme nous avons eu l’occasion de l’exposer récemment, le « fact-checking », en France, s’est principalement décliné de deux manières différentes. Sur Europe 1 (Le Lab), en faisant la part belle à l’anecdotique et au superficiel. Au sein du Monde (Les Décodeurs), en édifiant une réalité technocratique, chiffrée et autoritaire, dans le but de tuer les conditions de possibilité de toute forme de controverse.

Qu’en est-il de cette « vérification par les faits » à Libération, organe phare dans la promotion de tout ce que l’époque offre de plus « progressiste » ? Le quotidien fondé en 1973 s’est montré précurseur lorsqu’il a été question de proposer une plateforme française de vérifications chiffrées et sourcées des discours politiques, Desintox, puisque celle-ci a été fondée dès 2008. L’Ojim se propose de passer en revue ses spécificités, qui tendent entièrement à l’édification d’une réalité manichéenne, où la misère sociale, l’insécurité et l’échec du multiculturalisme à la française deviennent autant de fantasmes droitiers.

Cédric Mathiot – Conférence “Le fact checking aura-t-il un rôle dans la présidentielle ?”, 23/01/2012

France Culture – “Fact-checking”: fondement du journalisme ou miroir aux alouettes ? 10/11/2012

Un dispositif partisan et manichéen

Aux commandes du dispositif, le journaliste Cédric Mathiot, issu du service économique du journal, ce qui peut expliquer la passion manifeste pour les données chiffrées, au détriment de la confrontation d’idées. Mathiot est par ailleurs l’auteur d’un Petit précis des bobards de campagne (Presse de la cité) paru en 2012. Autre contributeur récurrent du site, Baptiste Bouthier, qui est diplômé de la promotion 2009-2011 du Centre de Formation des Journalistes, et qui a collaboré à l’AFP, L’Équipe ou encore Marianne.

Un tel pedigree laisserait croire à une volonté d’apporter des correctifs à l’ensemble de la sphère politique. Pourtant, le service Desintox a plutôt à cœur de se lancer dans une réinterprétation partisane de la réalité. Ses correctifs s’appliquent très majoritairement à l’espace droitier de l’échiquier politique français. Ce dernier fait en effet l’objet des vérifications majoritaires des commissaires de la vérité. Un simple coup d’œil à leurs réalisations les plus récentes permet de constater qu’UMP et FN sont la cible principale des vérifications. Sur la simple période du mois de décembre 2014, 14 des 16 articles publiés sont des correctifs s’attaquant soit à des personnalités inféodées à un parti de droite (Laurent Wauquiez, Jean-Marie Le Pen, Éric Ciotti, etc…), soit à des thèmes qui sont des chevaux de bataille de ces formations politiques (immigration, droit d’asile…).

Ce procédé indifférencié use du manichéisme politique pour assimiler tout un pan de la sphère politique française, traversé par des sensibilités pourtant radicalement différentes et antinomiques (l’euro-libéralisme contre une forme de souverainisme social, avec toutes les nuances intermédiaires que cela implique), aux ennemis du pouvoir en place, contre qui leurs déclarations portent souvent. C’est ainsi toute l’opposition qu’il convient de décrédibiliser, chiffres et vocabulaire sentencieux à l’appui. La grossièreté du procédé est tellement visible qu’elle se révèle sans pudeur dans les éléments de titraille. « Étrangers et minimum vieillesse, l’intox infinie de l’UMP », ou encore « Sarkozy noie Toulon et Marseille sous l’intox », pouvait-on lire en octobre 2014, ou encore « Contrainte pénale : les chiffres qui invalident les fantasmes de la droite », en décembre dernier. Lexique tantôt métaphysique, tantôt météorologique, voire même médical, mais toujours hyperbolique pour les personnalités de droite. En contre partie, on reprochera à la ministre de l’Éducation nationale, Najat Vallaud-Belkacem de « faire disparaître » les non-remplacements de profs. À ce niveau, on pourrait aussi parler de prestidigitation : complètement inoffensif. On « accusera » aussi François Rebsamen, ministre PS du travail de « voir la France en rose ».
Les tenants de la droite provoquent le déluge et le climat du mensonge éternel. Les prophètes de la gauche sont, au pire, dans la dissimulation bienveillante ou le péché d’optimisme. Qui ont en plus une raison d’être, puisqu’on apprend dans l’article relatif à la pénurie de professeurs que celle-ci est simplement conjoncturelle, et que les efforts du gouvernement pour la résoudre sont engagés, n’en déplaise à ce qui est ramené à un simple exercice de communication ratée de la part de la ministre.

Une entreprise de fossilisation

L’avantage de cette démarche, pour le lecteur désireux de s’y soustraire, c’est qu’elle est autrement plus classique et lisible que celle du Monde (dont les accents orwelliens la rendaient d’autant plus pernicieuse), notamment en raison de son grand manichéisme politique. L’ennemi est à droite. Les gentils sont à gauche, notamment au gouvernement. Voilà donc un procédé qui a en plus le mérite de sauvegarder les tenants et les aboutissants d’un clivage qui, s’il n’a plus aucune pertinence, reste pourtant un élément décisif dans l’art de la réinformation chiffrée chez Libé.

« La gauche sait bien que sans la droite, sans l’ersatz de droite qui la faisait exister en tant qu’ersatz de gauche, elle n’est plus grand chose ; et que la rupture d’équilibre peut être dramatique également pour elle. Va-t-elle même être encore longtemps la gauche sans son vieux complice de bonneteau ? […] Finalement, ce n’est même plus le vieux conflit droite-gauche qui s’écroule, mais la réalité politique elle-même en tant que conflit. C’est le conflit qui, après avoir capitulé dans la société, capitule aussi électoralement au profit de l’homme festiviste, donc post-polémique, dont ces écroulements accompagnent le triomphe. », écrit Philippe Muray dans Après l’Histoire. Est-il bien nécessaire d’ajouter que cette ère du consensus, permise entre autres par la vigilance journalistique de la vérification statistique, est comme la pétrification, l’indexation du champ politique sur les « valeurs » du camp du Bien ? « Si la gauche a l’air de mieux tenir le coup, écrit encore Muray, c’est que ses principes fondamentaux et sentimentaux cadrent plus étroitement avec le programme hyperfestif » : programme d’aseptisation de la réalité sociale, et des tensions dialectiques qui la perpétuent, par le biais de la réinformation chiffrée qui tient un rôle majeur dans cette entreprise de fossilisation.

Il convient évidemment de préciser que la mise en lumière d’un tel procédé n’a pas pour finalité de réhabiliter l’offre politique d’une quelconque opposition et de la placer dans une position victimaire, mais simplement de souligner le caractère évident, grossier et peu subtil de la différence de traitement lexical, mais aussi quantitatif des approximations des discours politiques par le site de Libération.

Euphémismes, atténuations, sophismes : la boîte à outils du « fact-checking »

Au-delà de ce manichéisme suranné et caricatural, il faut constater aussi une volonté de tordre le cou à ce que Desintox considère comme idées reçues, et même hallucinées. Ici, la plateforme de réinformation délaisse le terrain de la correction partisane et unilatérale pour s’aventurer sur celui de l’idéologie appliquée aux fameux « clichés » populaires, même s’il ne faudrait pas trop vite oublier leur droitière parenté. Ainsi, tout ce que la gauche n’admet pas dans son logiciel « progressiste » relève du fantasme, de la fabrication, de l’exagération, qui sont autant de constructions que l’on doit à l’environnement droitier de notre écosystème politique. On pouvait ainsi lire le 15 décembre dernier que la question migratoire « plus qu’aucune autre […] véhicule des clichés souvent nauséabonds ». Ce qualificatif olfactif (qui renvoie à l’épouvantail Front National) est dû, peut-on lire, à un rapport de la Commission consultative des droits de l’homme qui affirme que « le ressenti de l’immigré comme un danger progresse ». Balayées les inquiétudes, les angoisses, les critiques, face à une situation migratoire négativement perçue par les habitants des quartiers où se déversent les flots de migrants en question. Fussent-elles argumentées, raisonnées, elles tombent sous le coup du domaine olfactif qui ne saurait avoir droit de cité. Et quand bien même le rapport en question ne précise pas la nature du danger (Économique ? Social ? Culturel ?), c’est sous l’angle des statistiques que Desintox va l’aborder. Avant toute chose, Libé nous informe d’une donnée à n’en pas douter très mésestimée : les entrées d’immigrants légaux sur le territoire français sont stables : 250 000 par an. L’explosion souvent décrite n’existe donc pas (on notera néanmoins l’absence de balises temporelles permettant de jauger de la progression du phénomène). Ajoutons à cela qu’on ne comptabilise que très rarement les sorties : 60 000. Circulez y’a rien à voir.
Autre chiffre : on compte 6,7 millions de descendants d’immigrés en France. Ces derniers ont la nationalité française. D’où le fait que les comptabiliser dans les immigrés, comme l’avait fait en décembre dernier Valeurs actuelles pour affirmer la thèse du « grand remplacement », paraisse « très discutable » aux vérificateurs. Mais n’est-il pas tout autant discutable d’attribuer à une prétendue « fachosphère » la volonté de considérer, aussi, les problèmes posés par un tel flux migratoire (descendants inclus) sur le plan culturel ? N’est-il pas réducteur de désamorcer une situation socialement tendue par le seul biais de lecture démographique, lui-même appliqué aux thèses les plus radicales ?

Débarrasser la population de ses toxines droitières

Desintox conclut l’article en question en rétablissant les vertus économiques de l’immigration. Là-aussi, les sacro-saints chiffres de l’OCDE semblent accréditer la thèse du service de vérifications. Desintox est dans son bon droit de les relayer. Mais la question est de savoir en quoi ces données statistiques répondent à l’inquiétude initiale, si rapidement balayée sous l’adjectif olfactif jamais démontré, à savoir l’existence d’un ressenti négatif à l’encontre du phénomène de l’immigration massive (qui n’est absolument pas démenti par sa stabilité, contrairement à ce que le sophisme laisse à penser) dans les faits sociaux quotidiens. L’historien Christopher de Voogd revenait pour Atlantico sur cette méthode privilégiant les mesures chiffrées au ressenti empirique : « L’on pourrait paradoxalement assister ici à l’une des manifestations les plus éclatantes de la dérive totale de notre esprit critique… au nom même de ce dernier ! Car, si les plus dangereuses perversions religieuses sont celles qui se réclament de la fidélité absolue aux textes sacrés, les plus inquiétantes manipulations intellectuelles sont celles qui se parent des atours de la raison pure. Les sophistes se font toujours passer pour des philosophes » Et de souligner par ailleurs les méthodes biaisées des vérificateurs, qui sélectionnent les chiffres, voire même disqualifient les sources qu’ils jugent peu fiables sur une base purement subjective. Peu exhaustive et même confuse, la méthode est ainsi brocardée par l’intellectuel qui conclut ainsi : « En fait, ce à quoi nous assistons c’est à l’expression, non pas d’un divorce entre les “chiffres vrais” et “le ressenti populaire”, mais entre le ressenti de certaines élites et les réalités, heureusement surprenantes et complexes, de notre société. » Une limite inhérente à cette pratique constatée par Baptiste Bouthier qui confiait tout récemment à Culture RP qu’elle comportait un « risque latent » de « querelle de chiffre », au détriment du « débat d’idées, de fond. »

Malgré cette autocritique tout à fait pertinente, on constate malheureusement que Desintox a recours aux outils traditionnels, et probablement indispensables, de la vulgate du « fact checking » dénoncés par Christopher de Voogd. Les données, qui émanent d’organismes dont les marqueurs idéologiques ne sont jamais précisés, font l’objet de torsions, de manipulations qui sont autant de moyens d’euphémiser le réel, réduit à sa plus minimale abstraction, placé à la remorque du cortège des chiffres triomphants. Il serait pourtant aisé de préciser par exemple aux lecteurs l’orientation idéologique de l’organisme employé.

Cette analyse de l’aînée des plateformes de vérification permet en définitive de constater qu’elle a toutes les caractéristiques traditionnelles des organes de « fact checking ». Culte des données statistiques officielles (OCDE, INSEE, etc.) qui ne sont jamais pondérées ou nuancées, torsions des abstractions chiffrées pour les insérer dans un récit quasi-nihiliste, et utilisation biaisée de l’appareil lexical sont autant d’éléments familiers qui viennent alimenter cette science de la vérification. Le Chiffre et le Verbe travaillent de concert à saper toute la complexité des enjeux politiques, sociaux et économiques. Par ailleurs ces techniques sont ici agrémentées d’un esprit partisan complètement daté et peu subtil, qui permet ainsi de rendre apparentes les ficelles de ces vérifications servilement orientées : sévères et sans appel quand elles concernent l’opposition, bienveillantes et timorées quand elles s’attaquent au pouvoir en place.

Il est ainsi possible d’affirmer que le service de Desintox de Libération porte bien son nom. Il a avant tout pour vocation de débarrasser la population de ses toxines droitières, amalgamées sous un seul et même étendard, dont le FN est comme l’épouvantail métonymique. Cet exercice partisan, outrancièrement manichéen, s’illustre dans des envolées statistiques autoritaires qui visent à fabriquer un consensus au forceps, fait caractéristique des publications de « fact checking » en France. Cette désintoxication, qui se présente plutôt sous la forme d’un hygiénisme de la pensée, vise ainsi à emmêler causes et conséquences des faillites politiques et économiques contemporaines dans une grande pantalonnade rhétorico-arithmétique.

Ce qui nous amène à nous interroger sur la légitimité journalistique d’une telle pratique. Car la confusion semble désormais actée : en octobre dernier, le Front National lançait son propre appareil de vérification par les faits.

Le « fact-checking » n’est-il pas une arme politique avant d’être un outil journalistique ?