[Dossier] Les médias allemands sont-ils plus sérieux qu’en France ? L’exemple Trump

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[Rediffusions estivales 2017 – article publié initialement le 03/05/2017]

Traitement médiatique de Donald Trump en France et en Allemagne : le niveau dérisoire de médias français d’une futilité intersidérale offre un contraste saisissant avec celui de médias allemands encore restés largement sérieux et professionnels.

Non décidément, Donald Trump n’a pas la cote dans les médias. Ni les médias américains, ni les médias européens. Et ce pas plus Outre-Rhin qu’en France. Pourtant, il suffit d’examiner les gros titres de presse le concernant en France et en Allemagne pour constater de très grandes différences dans le traitement des questions touchant au nouveau président américain, tant dans la forme que sur le fond des sujets abordés en priorité.

Ce qui frappe en effet à la consultation des médias français, c’est la très faible place accordée aux sujets de fond par rapport à l’espace démesuré voué aux petites phrases, aux futilités, aux mesquineries, aux ragots de concierges, aux sujets extraits des caniveaux et aux petites histoires complètement en marge des enjeux du siècle, alors même qu’il semble bien que l’histoire, la grande, avance à grands pas en Amérique et par conséquent dans le monde. Or il semble que la volonté la plus élémentaire d’informer sérieusement et de sonder les grands événements de l’époque ait complètement déserté des médias français concentrés entre quelques mains largement liées au pouvoir, sans aucun pluralisme, et qui ne vivent plus de leurs lecteurs ou spectateurs, mais surtout des subventions d’État – avec la dépendance politique et l’absence de pluralisme que cela implique.

Une erreur dans la date d’anniversaire de sa femme…

Le Monde titrait ainsi encore le 22 avril dernier « La journée de Donald Trump : le président prédit des surprises à venir… », qui exposait la prédiction par ce dernier de grands changements politiques en France dans le sillage de la présidentielle. Le 28 avril, c’est l’ascension silencieuse dans le cercle des conseillers du président du gendre de Trump, Jared Kushner, qui préoccupait ce ténor supposé de la presse quotidienne française. Le 29 avril était centré sur la politique environnementale censément désastreuse de Trump (« Trump et l’environnement : la grande casse »). Le 30 avril, les projeteurs étaient braqués sur la non-parution du président à la journée des correspondants de la Maison Blanche : « Nous ne sommes pas des fake news, la presse de Washington répond aux attaques de Trump ». Mais on a connu plus trash : c’est ainsi qu’en décembre 2016, Le Monde Diplomatique consacrait carrément tout un dossier aux troubles mentaux supposés du président (« Triomphe du style paranoïaque »).

Un thème également abordé par LCI sous une manchette en gros caractères d’imprimerie : « Antisocial, narcissique, machiste ? La santé mentale de Donald Trump inquiète des psychiatres américains ».

Mais c’est surtout le vague à l’âme supposé de sa dernière épouse Melania, de 23 ans sa cadette, qui a beaucoup enflammé les médias français tout récemment. France Inter exposait ainsi il y a peu ses soucis : « La femme du président américain, Melania Trump apparaît de plus en plus distante, effacée et loin du pouvoir. À tel point que le hashtag Sauvez Melania est né ». Le Huffington Post quant à lui, portait le 28 avril 2017, en collaboration avec Le Monde, la gravissime information suivante à l’attention du public : « Donald Trump fait une erreur dans le tweet d’anniversaire à sa femme ». Gala avait déjà rapporté le 22 avril 2017 que Donald Trump se « comportait comme un goujat avec sa femme ».

Il est très difficile, en France, ne fût-ce que de s’informer dans les médias des mesures concrètes prises par Trump selon leur calendrier. Pratiquement aucun média ne sonde raisonnablement les tenants et aboutissements des mesures prises par Trump, tant les journalistes français sont obsédés par la volonté exclusive de prêcher, de formater les esprits, de laver les cerveaux…

Les médias allemands continuent d’informer sur les faits

Le son de cloche est très différent du côté des médias allemands. C’est ainsi que le conservateur et libéral Frankfurter Allgemeine Zeitung établissait le 28 avril dernier, sur un ton certes critique, mais tout de même informatif et factuel (« Trump a été rattrapé par la dure réalité »), la liste précise de l’ensemble des mesures prises par Trump au cours de ses trois premiers mois de mandature. Le très social-démocrate Süddeutsche Zeitung examinait quant à lui le 27 avril 2017, sous un titre encore plus neutre « Les décisions les plus importantes de Donald Trump », le détail des décisions politiques prises par le président américain énumérées selon leur calendrier d’entrée en vigueur, avec leur description complète. La critique – au sens noble du terme – était réservée le même jour à un autre article séparé « 100 jours de Trump : quel bilan ? ». Die Welt avait déjà, le 18 février 2017, exploré les conséquences possibles de la politique de Trump avec une certaine rationalité inconnue en France. Die Zeit exposait quant à lui le 23 avril le record d’impopularité du nouveau président. Il avait déjà, le 20 avril, retracé l’historique précis des trois premiers mois de présidence de Trump. Factuellement. Le Stern exposait le 20 avril l’historique de la politique nord-coréenne du président.

Il existe en Allemagne une presse à sensations (la « Boulevardpresse »), qui aborde avec délice les chambres à coucher, toilettes, débordements divers et autres états d’âmes des grands de ce monde. C’est elle qui traite du malaise supposé affectant le couple Trump ou ses relations avec son ex-femme, ses gendres et ses enfants, ou qui explorent encore les sombres recoins de son âme.

Les ténors de la grande presse ne le font pas : en dépit de la faible sympathie qu’ils éprouvent pour Trump, ils n’abandonnent jamais leur professionnalisme et leur déontologie, en informant précisément de la politique factuellement suivie par le président américain, quitte à critiquer – avec des arguments inconnus en France – cette même politique dans des articles séparés de ceux strictement informatifs et factuels (FAZ, SZ). Die Welt réfléchit réellement à l’impact à long terme que pourrait avoir sur l’évolution future du monde le changement de paradigme que représente l’entrée de Trump à la Maison Blanche. Il n’y a rien de tel en France.

On peut, on doit regretter que les médias allemands soient unanimement anti-Trump et qu’il manque ici, pour respecter totalement l’esprit de la démocratie, de média ouvertement pro-Trump. C’est ce à quoi servait dans le temps le BILD Zeitung, haï des intellectuels en général et de la gauche en particulier, mais plébiscité par des millions de lecteurs. La mort d’Axel Springer, ce libéral de droite dure, pro-américain, farouchement anticommuniste et anti-intellectuels, semble avoir laissé le journal orphelin. Nul doute que celui qui était hier le champion du politiquement incorrect, pourfendeur des universitaires et défenseur acharnés des « beaufs » allemands pleins de bon sens contre les intellectuels aux idées aussi brillantes que complètement loufoques, aurait choisi ce camp. Ses successeurs ont mis beaucoup trop d’eau dans leur vin, et le pluralisme des médias allemands s’en ressent.

Mais force est de constater que les médias allemands, qui ne sont pas aussi concentrés que leurs homologues français en dépit de l’existence de quelques grands groupes, qui sont bien plus indépendants et ont infiniment plus de lecteurs et d’auditeurs que leurs homologues français et ne perçoivent aucune subvention, affichent un sérieux, un professionnalisme et une déontologie complètement inconnus en France.

En France, comme nous le disions au début de notre article, l’ensemble des grands médias semble vouer son activité aux petites phrases, aux futilités, aux mesquineries, aux ragots de concierges, aux sujets extraits des caniveaux et aux petites histoires complètement en marge des enjeux du siècle. La différence entre ces médias et la presse à sensation est à peine perceptible. Le récent traitement des élections présidentielles l’a encore une fois démontré de façon véhémente, tant les « affaires » ont complètement balayé les programmes des prompteurs.