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Basculement dans l’info : « Une brèche a été ouverte dans l’État profond médiatique »

17 mai 2026 | Temps de lecture : 9 minutes

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Le site d’information Putsch, dirigé par Nico­las Vidal, a inter­viewé Édouard Chan­ot, directeur de la rédac­tion de l’OJIM. Avec l’effondrement pro­gres­sif du mono­pole infor­ma­tion­nel tra­di­tion­nel et la mon­tée des médias alter­nat­ifs, une guerre d’influence redes­sine désor­mais les fron­tières du débat public.

Crise de con­fi­ance, fact-check­ing mil­i­tant, réseaux soci­aux, puis­sance des grandes for­tunes et révo­lu­tion tech­nologique : Édouard Chan­ot décrypte dans son essai Brèche dans le main­stream, l’âge des alter­na­tives médi­a­tiques (éd. La Nou­velle Librairie, 2025) les mécan­ismes d’un sys­tème médi­a­tique occi­den­tal en muta­tion accélérée. Nico­las Vidal l’a inter­rogé pour Putsch.

Brèche dans le mainstream

Putsch : Dans votre livre, vous expliquez que le mono­pole idéologique du main­stream s’est fis­suré sous la pres­sion des réseaux soci­aux, des médias alter­nat­ifs et des plate­formes vidéo. Selon vous, sommes-nous réelle­ment entrés dans une ère de plu­ral­isme… ou sim­ple­ment dans une nou­velle bataille d’influence où d’autres pou­voirs rem­pla­cent les anciens ?

Édouard Chan­ot : Les deux phénomènes sont indis­so­cia­bles ! Vous le voyez depuis plusieurs jours : avec la pub­li­ca­tion du rap­port Allon­cle, une brèche a été ouverte dans l’État pro­fond médi­a­tique. La peur a changé de camp. Soudaine­ment, les dirigeants et les jour­nal­istes des médias (encore) dom­i­nants sont devenus hys­tériques. Ils ont ten­té de riposter avec hargne pour mas­quer les révéla­tions et sauver leurs intérêts.

« Le mono­pole de la pen­sée dom­i­nante est rem­placé par un plu­ral­isme où la bataille d’influence fait rage »

Bien sûr, le mono­pole de la pen­sée dom­i­nante (alter­na­tive­ment libérale, lib­er­taire ou social­iste) craque petit à petit depuis une quin­zaine d’années. Il est rem­placé par un plu­ral­isme où la bataille d’influence fait rage. Nous assis­tons à une redéf­i­ni­tion bru­tale de la fenêtre d’Overton (du nom du soci­o­logue améri­cain) : il s’agit d’une lutte pour redéfinir le champ de la parole autorisée ou du « médi­a­tique­ment acceptable ».

Vous décrivez un sys­tème médi­a­tique où les grands groupes de presse ne cherchent plus néces­saire­ment la rentabil­ité mais « l’influence ». Est-ce que cela sig­ni­fie, selon vous, que le jour­nal­isme con­tem­po­rain est devenu avant tout un instru­ment de pou­voir poli­tique, économique et culturel ?

Prenons du recul : aujourd’hui, les médias dom­i­nants sont soit financés par l’État (donc par le con­tribuable), soit par de grandes for­tunes (Saadé avec BFMTV, Bouygues avec TF1, Bol­loré avec CNews, etc.). Or, ce mod­èle des grandes for­tunes exis­tait déjà au XIXᵉ siè­cle. Mais autre­fois, le mod­èle était plus « vertueux » : on s’abonnait à un jour­nal et, grâce aux abon­nements, celui-ci était rentable. Bien sûr, l’investisseur pou­vait s’offrir de l’influence, mais il avait aus­si et surtout un retour financier sur son investisse­ment. Depuis, Inter­net a fait explos­er le sys­tème : la presse écrite s’est effon­drée, les abon­nements aus­si. Désor­mais, l’investisseur n’a plus de retour financier, il ne lui reste que le retour poli­tique : l’influence.

Crise de confiance envers les médias traditionnels

Vous con­sacrez plusieurs pas­sages à la crise de con­fi­ance entre les Français et les médias tra­di­tion­nels. Vous citez des chiffres extrême­ment sévères sur la défi­ance pop­u­laire. Est-ce que cette rup­ture est encore réversible ou con­sid­érez-vous qu’une par­tie du pub­lic a défini­tive­ment quit­té le monde médi­a­tique classique ?

Selon toutes les études, les deux tiers de l’opinion (et les mêmes chiffres se retrou­vent à tra­vers l’Occident) ne font plus con­fi­ance aux médias tra­di­tion­nels… mais veu­lent mal­gré tout suiv­re l’actualité. Le non-dit est sim­ple : c’est le procès silen­cieux des médias dom­i­nants. Le JT de 20 h de TF1 était vu par 10 mil­lions de per­son­nes en 2010. Quinze ans plus tard, ils ne sont plus que cinq mil­lions, les bons jours. Le JT n’est plus la grande messe infor­ma­tion­nelle des Français et, dans dix ans, on se posera peut-être la ques­tion de son exis­tence. Tout cela est irréversible. Le fait que 20 mil­lions de Français regar­dent YouTube sur leur télévi­sion tous les mois en dit long sur le désir d’une alter­na­tive, cou­plée à une révo­lu­tion tech­nologique qui le permet.

« Le désir de renou­veau médi­a­tique est à la fois idéologique et générationnel »

Pour ce qui est du désir de renou­veau médi­a­tique, il est à la fois idéologique et généra­tionnel. Au niveau idéologique, les médias alter­nat­ifs sont apparus en une décen­nie ; j’estime leur pub­lic à 10 mil­lions de per­son­nes, et il peut encore croître. Ce pub­lic « alter » se nour­rit à plusieurs sources d’information (ce que l’on con­state empirique­ment), ce qui est plutôt ras­sur­ant sur l’état de l’opinion.

Ensuite, les jeunes généra­tions suiv­ent de nou­veaux jour­nal­istes qui emprun­tent les codes des réseaux soci­aux. Sur un ter­rain beau­coup plus main­stream, je pense notam­ment à Hugo Décrypte, avec ses 20 mil­lions d’abonnés toutes plate­formes con­fon­dues, qui est désor­mais davan­tage cité que Le Monde, Le Figaro et Libé réu­nis, selon le Reuters Insti­tute. Les nou­velles généra­tions veu­lent de l’immédiateté et de l’authenticité. Il est dif­fi­cile­ment con­cev­able que les moins de 35 ans cessent de con­som­mer ces nou­veaux médias en approchant de la quarantaine.

Vous évo­quez l’émergence des « médias de tran­si­tion » comme CNews, mais vous expliquez aus­si qu’ils ne suff­isent pas à combler le besoin de voix véri­ta­ble­ment dis­si­dentes. Où placez-vous aujourd’hui la fron­tière entre média alter­natif, média d’opposition con­trôlée et véri­ta­ble contre-pouvoir ?

L’expression « média de tran­si­tion » n’est pas de moi mais de Mar­tial Bild, ex-DG de TVL. CNews est apparue en 2018 et a fait évoluer le cli­mat médi­a­tique en évo­quant des sujets (migra­tions, insécu­rité, fis­cal­ité) jusqu’alors minorés sur les grandes chaînes. La chaîne a élar­gi le plu­ral­isme, ce qui me sem­ble posi­tif. Je ne dirais pas que CNews est un média d’opposition con­trôlée, mais il est vrai que sa direc­tion doit répon­dre à l’Arcom et se refréner.

« Les médias de tran­si­tion n’épuisent pas le besoin d’informations alternatives »

Bien sûr, ce média emprunte des codes et des moyens de fonc­tion­nement pro­pres aux médias prin­ci­paux (en l’occurrence, le mod­èle des grandes for­tunes). De fait, les médias de tran­si­tion n’épuisent pas le besoin d’informations alter­na­tives. On le voit à tra­vers des audi­ences en baisse (le phénomène est récent) et la pro­gres­sion des médias plus indépen­dants (j’évoquais TVL, mais on peut ajouter Toc­sin, Omer­ta, etc.). Sur toutes les crises, notam­ment moyen-ori­en­tales, ce besoin d’information alter­na­tive se fait encore sen­tir. Ces con­tre-pou­voirs médi­a­tiques sont finan­cière­ment indépen­dants, reposant sur des mil­liers de dona­teurs. Ce qui les rend plus frag­iles et vul­nérables, c’est certain.

Le fact checking, outil de contrôle idéologique du débat public

Votre analyse sur le fact-check­ing est très sévère. Vous expliquez qu’il a pro­gres­sive­ment glis­sé de la véri­fi­ca­tion des faits vers une forme de con­trôle idéologique du débat pub­lic. Est-ce que la lutte con­tre la « dés­in­for­ma­tion » est dev­enue, selon vous, le nou­veau lan­gage accept­able de la cen­sure con­tem­po­raine ? Que nous dit le finance­ment pub­lic de cer­taines de ces officines ?

La lutte con­tre la dés­in­for­ma­tion a bien sou­vent servi de par­avent à une cen­sure sélec­tive. Bien sûr, les fake news exis­tent et sont dérangeantes, mais éton­nam­ment, les cibles sont tou­jours les mêmes : l’extrême droite ou les com­plo­tistes, quelque­fois la mou­vance insoumise pour se don­ner bonne con­science, mais trop rarement les médias dom­i­nants, pour­tant eux-mêmes pour­voyeurs de fauss­es infor­ma­tions. La semaine dernière, Del­phine Ernotte répondait d’ailleurs à la pub­li­ca­tion du rap­port Allon­cle, esti­mant que le député UDR avait éludé des « thèmes vitaux » comme la « lutte con­tre la dés­in­for­ma­tion ». Tout ça pour esquiver les révéla­tions sur sa ges­tion calami­teuse de France Télévisions.

« Le « fact-check­ing » est l’outil par­fait pour défendre les intérêts de la cor­po­ra­tion journalistique »

Il faut dire que le « fact-check­ing » est l’outil par­fait pour défendre les intérêts de la cor­po­ra­tion, qui n’apprécie guère d’être mise en con­cur­rence avec des « jour­nal­istes-citoyens ». Il faut à tout prix légitimer le jour­nal­isme main­stream, et les jour­nal­istes qui s’y adon­nent sont bien sou­vent des aux­il­i­aires de l’État pro­fond médi­a­tique, qui finance indi­recte­ment la police du dis­cours sans assumer ouverte­ment la censure.

Il y a eu un effet de mode entre 2015 et 2025, avec des mil­lions d’euros en jeu. L’AFP est financée par l’État en com­pen­sa­tion de « mis­sions d’intérêt général » : vous imag­inez bien que la « lutte con­tre la dés­in­fo » avec « AFP Factuel » était un argu­ment de poids pour assur­er ces finance­ments. C’est la même chose pour les autres grands médias qui dépen­dent des aides à la presse (7,5 mil­lions d’euros pour Le Monde et 6 mil­lions pour Libéra­tion en 2024). Le finance­ment n’est pas que pub­lic d’ailleurs : le « Décodex » du Monde a été financé par Google, mais aus­si par Face­book, tout comme AFP Factuel et Check­News de Libé, via des con­trats pour véri­fi­er les con­tenus sig­nalés. Cer­taines sources évo­quaient à l’époque 1 000 $ par arti­cle, mais les con­trats ont pris fin depuis.

Plus mod­este­ment, Con­spir­a­cy Watch (dirigé par Rudy Reich­stadt) a perçu au moins 60 000 euros en 2024 du Fonds Mar­i­anne (finance­ment pub­lic) et a béné­fi­cié de sou­tiens récur­rents de l’État, tout en étant omniprésent dans les médias pour tra­quer le « complotisme ».

Heureuse­ment, il est désor­mais pos­si­ble sur les réseaux soci­aux de « fact-check­er » les fact-check­ers avec Grok. Ils se trou­vent pris à leur pro­pre piège. L’IA fait déjà des victimes.

Un boulevard pour les médias alternatifs

Vous ter­minez votre ouvrage sur l’intelligence arti­fi­cielle, les influ­enceurs et la frag­men­ta­tion cog­ni­tive provo­quée par les réseaux soci­aux. Pensez-vous que le jour­nal­isme peut encore pro­duire une pen­sée longue, struc­turée et cri­tique dans une époque dom­inée par Tik­Tok, le scroll per­ma­nent et les for­mats ultra-courts ?

Nous avons béné­fi­cié des inno­va­tions tech­nologiques : la mou­vance médi­a­tique alter­na­tive n’aurait sans doute pas per­cé sans les smart­phones. Mais nous sommes aus­si hap­pés par ces nou­velles tech­nolo­gies : on par­le de « binge-watch­ing » de séries Net­flix ou de « doom­scrolling » sur Tik­Tok. C’est devenu évi­dent : la tech peut génér­er de la dépen­dance et de l’angoisse, et détru­ire la clarté men­tale. Or, la pen­sée cri­tique ne se développe qu’avec l’attention pro­fonde que seules per­me­t­tent la lec­ture ou l’écoute attentive.

« La pen­sée cri­tique ne se développe qu’avec l’attention pro­fonde que seules per­me­t­tent la lec­ture ou l’écoute attentive »

Les médias alter­nat­ifs ont, me sem­ble-t-il, un rôle con­sid­érable et un créneau à occu­per : ils peu­vent main­tenir les capac­ités cog­ni­tives du pub­lic, qui est deman­deur d’une autre manière de faire, comme en atteste le renou­veau de la radio via l’essor du pod­cast. Et cela va de pair avec le souci de la nuance et le refus du manichéisme. C’est une exi­gence qu’il nous faut main­tenir… pour ne pas pren­dre les spec­ta­teurs pour des imbéciles.

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