Le site d’information Putsch, dirigé par Nicolas Vidal, a interviewé Édouard Chanot, directeur de la rédaction de l’OJIM. Avec l’effondrement progressif du monopole informationnel traditionnel et la montée des médias alternatifs, une guerre d’influence redessine désormais les frontières du débat public.
Crise de confiance, fact-checking militant, réseaux sociaux, puissance des grandes fortunes et révolution technologique : Édouard Chanot décrypte dans son essai Brèche dans le mainstream, l’âge des alternatives médiatiques (éd. La Nouvelle Librairie, 2025) les mécanismes d’un système médiatique occidental en mutation accélérée. Nicolas Vidal l’a interrogé pour Putsch.
Brèche dans le mainstream
Putsch : Dans votre livre, vous expliquez que le monopole idéologique du mainstream s’est fissuré sous la pression des réseaux sociaux, des médias alternatifs et des plateformes vidéo. Selon vous, sommes-nous réellement entrés dans une ère de pluralisme… ou simplement dans une nouvelle bataille d’influence où d’autres pouvoirs remplacent les anciens ?
Édouard Chanot : Les deux phénomènes sont indissociables ! Vous le voyez depuis plusieurs jours : avec la publication du rapport Alloncle, une brèche a été ouverte dans l’État profond médiatique. La peur a changé de camp. Soudainement, les dirigeants et les journalistes des médias (encore) dominants sont devenus hystériques. Ils ont tenté de riposter avec hargne pour masquer les révélations et sauver leurs intérêts.
« Le monopole de la pensée dominante est remplacé par un pluralisme où la bataille d’influence fait rage »
Bien sûr, le monopole de la pensée dominante (alternativement libérale, libertaire ou socialiste) craque petit à petit depuis une quinzaine d’années. Il est remplacé par un pluralisme où la bataille d’influence fait rage. Nous assistons à une redéfinition brutale de la fenêtre d’Overton (du nom du sociologue américain) : il s’agit d’une lutte pour redéfinir le champ de la parole autorisée ou du « médiatiquement acceptable ».
Vous décrivez un système médiatique où les grands groupes de presse ne cherchent plus nécessairement la rentabilité mais « l’influence ». Est-ce que cela signifie, selon vous, que le journalisme contemporain est devenu avant tout un instrument de pouvoir politique, économique et culturel ?
Prenons du recul : aujourd’hui, les médias dominants sont soit financés par l’État (donc par le contribuable), soit par de grandes fortunes (Saadé avec BFMTV, Bouygues avec TF1, Bolloré avec CNews, etc.). Or, ce modèle des grandes fortunes existait déjà au XIXᵉ siècle. Mais autrefois, le modèle était plus « vertueux » : on s’abonnait à un journal et, grâce aux abonnements, celui-ci était rentable. Bien sûr, l’investisseur pouvait s’offrir de l’influence, mais il avait aussi et surtout un retour financier sur son investissement. Depuis, Internet a fait exploser le système : la presse écrite s’est effondrée, les abonnements aussi. Désormais, l’investisseur n’a plus de retour financier, il ne lui reste que le retour politique : l’influence.
Crise de confiance envers les médias traditionnels
Vous consacrez plusieurs passages à la crise de confiance entre les Français et les médias traditionnels. Vous citez des chiffres extrêmement sévères sur la défiance populaire. Est-ce que cette rupture est encore réversible ou considérez-vous qu’une partie du public a définitivement quitté le monde médiatique classique ?
Selon toutes les études, les deux tiers de l’opinion (et les mêmes chiffres se retrouvent à travers l’Occident) ne font plus confiance aux médias traditionnels… mais veulent malgré tout suivre l’actualité. Le non-dit est simple : c’est le procès silencieux des médias dominants. Le JT de 20 h de TF1 était vu par 10 millions de personnes en 2010. Quinze ans plus tard, ils ne sont plus que cinq millions, les bons jours. Le JT n’est plus la grande messe informationnelle des Français et, dans dix ans, on se posera peut-être la question de son existence. Tout cela est irréversible. Le fait que 20 millions de Français regardent YouTube sur leur télévision tous les mois en dit long sur le désir d’une alternative, couplée à une révolution technologique qui le permet.
« Le désir de renouveau médiatique est à la fois idéologique et générationnel »
Pour ce qui est du désir de renouveau médiatique, il est à la fois idéologique et générationnel. Au niveau idéologique, les médias alternatifs sont apparus en une décennie ; j’estime leur public à 10 millions de personnes, et il peut encore croître. Ce public « alter » se nourrit à plusieurs sources d’information (ce que l’on constate empiriquement), ce qui est plutôt rassurant sur l’état de l’opinion.
Ensuite, les jeunes générations suivent de nouveaux journalistes qui empruntent les codes des réseaux sociaux. Sur un terrain beaucoup plus mainstream, je pense notamment à Hugo Décrypte, avec ses 20 millions d’abonnés toutes plateformes confondues, qui est désormais davantage cité que Le Monde, Le Figaro et Libé réunis, selon le Reuters Institute. Les nouvelles générations veulent de l’immédiateté et de l’authenticité. Il est difficilement concevable que les moins de 35 ans cessent de consommer ces nouveaux médias en approchant de la quarantaine.
Entretien / Edouard Chanot: « Avec la publication du rapport Alloncle, une brèche a été ouverte dans l’Etat profond médiatique » https://t.co/qoM0WwxWs6 @ojim_france @LaNouvelleLibr1 @edchanot pic.twitter.com/umbvrmBTqm
— Nicolas Vidal (@nicolasputsch) May 13, 2026
Vous évoquez l’émergence des « médias de transition » comme CNews, mais vous expliquez aussi qu’ils ne suffisent pas à combler le besoin de voix véritablement dissidentes. Où placez-vous aujourd’hui la frontière entre média alternatif, média d’opposition contrôlée et véritable contre-pouvoir ?
L’expression « média de transition » n’est pas de moi mais de Martial Bild, ex-DG de TVL. CNews est apparue en 2018 et a fait évoluer le climat médiatique en évoquant des sujets (migrations, insécurité, fiscalité) jusqu’alors minorés sur les grandes chaînes. La chaîne a élargi le pluralisme, ce qui me semble positif. Je ne dirais pas que CNews est un média d’opposition contrôlée, mais il est vrai que sa direction doit répondre à l’Arcom et se refréner.
« Les médias de transition n’épuisent pas le besoin d’informations alternatives »
Bien sûr, ce média emprunte des codes et des moyens de fonctionnement propres aux médias principaux (en l’occurrence, le modèle des grandes fortunes). De fait, les médias de transition n’épuisent pas le besoin d’informations alternatives. On le voit à travers des audiences en baisse (le phénomène est récent) et la progression des médias plus indépendants (j’évoquais TVL, mais on peut ajouter Tocsin, Omerta, etc.). Sur toutes les crises, notamment moyen-orientales, ce besoin d’information alternative se fait encore sentir. Ces contre-pouvoirs médiatiques sont financièrement indépendants, reposant sur des milliers de donateurs. Ce qui les rend plus fragiles et vulnérables, c’est certain.
Le fact checking, outil de contrôle idéologique du débat public
Votre analyse sur le fact-checking est très sévère. Vous expliquez qu’il a progressivement glissé de la vérification des faits vers une forme de contrôle idéologique du débat public. Est-ce que la lutte contre la « désinformation » est devenue, selon vous, le nouveau langage acceptable de la censure contemporaine ? Que nous dit le financement public de certaines de ces officines ?
La lutte contre la désinformation a bien souvent servi de paravent à une censure sélective. Bien sûr, les fake news existent et sont dérangeantes, mais étonnamment, les cibles sont toujours les mêmes : l’extrême droite ou les complotistes, quelquefois la mouvance insoumise pour se donner bonne conscience, mais trop rarement les médias dominants, pourtant eux-mêmes pourvoyeurs de fausses informations. La semaine dernière, Delphine Ernotte répondait d’ailleurs à la publication du rapport Alloncle, estimant que le député UDR avait éludé des « thèmes vitaux » comme la « lutte contre la désinformation ». Tout ça pour esquiver les révélations sur sa gestion calamiteuse de France Télévisions.
« Le « fact-checking » est l’outil parfait pour défendre les intérêts de la corporation journalistique »
Il faut dire que le « fact-checking » est l’outil parfait pour défendre les intérêts de la corporation, qui n’apprécie guère d’être mise en concurrence avec des « journalistes-citoyens ». Il faut à tout prix légitimer le journalisme mainstream, et les journalistes qui s’y adonnent sont bien souvent des auxiliaires de l’État profond médiatique, qui finance indirectement la police du discours sans assumer ouvertement la censure.
Il y a eu un effet de mode entre 2015 et 2025, avec des millions d’euros en jeu. L’AFP est financée par l’État en compensation de « missions d’intérêt général » : vous imaginez bien que la « lutte contre la désinfo » avec « AFP Factuel » était un argument de poids pour assurer ces financements. C’est la même chose pour les autres grands médias qui dépendent des aides à la presse (7,5 millions d’euros pour Le Monde et 6 millions pour Libération en 2024). Le financement n’est pas que public d’ailleurs : le « Décodex » du Monde a été financé par Google, mais aussi par Facebook, tout comme AFP Factuel et CheckNews de Libé, via des contrats pour vérifier les contenus signalés. Certaines sources évoquaient à l’époque 1 000 $ par article, mais les contrats ont pris fin depuis.
Plus modestement, Conspiracy Watch (dirigé par Rudy Reichstadt) a perçu au moins 60 000 euros en 2024 du Fonds Marianne (financement public) et a bénéficié de soutiens récurrents de l’État, tout en étant omniprésent dans les médias pour traquer le « complotisme ».
Heureusement, il est désormais possible sur les réseaux sociaux de « fact-checker » les fact-checkers avec Grok. Ils se trouvent pris à leur propre piège. L’IA fait déjà des victimes.
Un boulevard pour les médias alternatifs
Vous terminez votre ouvrage sur l’intelligence artificielle, les influenceurs et la fragmentation cognitive provoquée par les réseaux sociaux. Pensez-vous que le journalisme peut encore produire une pensée longue, structurée et critique dans une époque dominée par TikTok, le scroll permanent et les formats ultra-courts ?
Nous avons bénéficié des innovations technologiques : la mouvance médiatique alternative n’aurait sans doute pas percé sans les smartphones. Mais nous sommes aussi happés par ces nouvelles technologies : on parle de « binge-watching » de séries Netflix ou de « doomscrolling » sur TikTok. C’est devenu évident : la tech peut générer de la dépendance et de l’angoisse, et détruire la clarté mentale. Or, la pensée critique ne se développe qu’avec l’attention profonde que seules permettent la lecture ou l’écoute attentive.
« La pensée critique ne se développe qu’avec l’attention profonde que seules permettent la lecture ou l’écoute attentive »
Les médias alternatifs ont, me semble-t-il, un rôle considérable et un créneau à occuper : ils peuvent maintenir les capacités cognitives du public, qui est demandeur d’une autre manière de faire, comme en atteste le renouveau de la radio via l’essor du podcast. Et cela va de pair avec le souci de la nuance et le refus du manichéisme. C’est une exigence qu’il nous faut maintenir… pour ne pas prendre les spectateurs pour des imbéciles.

