Polar et journalisme : une vieille histoire d’amour

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Polar et journalisme : une vieille histoire d'amour

Polar et journalisme : une vieille histoire d’amour

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Polar, miroir social. C’est ainsi que se plaît à se définir ce genre littéraire qui a toujours eu l’ambition d’aller plus loin que la simple lecture de distraction dans laquelle est cantonnée la littérature dite de genre. Et c’est vrai que lorsqu’il n’est pas accaparé par les épiciers de l’engagement sans risques, le roman policier peut s’avérer d’une justesse ou d’une lucidité glaçante sur nos sociétés. Qu’a donc le polar à nous dire sur le journalisme et ses acteurs ?
Par Pierric Guittaut

Dès la décennie inaugurale du genre, les années trente, la figure du journaliste s’impose comme représentation clef, aux côtés du flic violent, du politicien corrompu, du détective roublard et de la femme dangereuse. Horace McCoy signe en 1937 Un Linceul n’a pas de poches, et fige dans le marbre la figure du journaliste martyr au service de la Vérité. Soixante-quinze ans plus tard, et même si le monde qui y est décrit a bel et bien été englouti, ce roman n’a pas perdu de son intensité et continue de nous apprendre beaucoup sur le journalisme et ses enjeux. Comme beaucoup de livres cultes, celui-ci a été l’objet d’un malentendu. Par aveuglement idéologique et paresse intellectuelle, beaucoup de ses lecteurs, et notamment français, n’ont voulu y voir qu’une profession de foi du journalisme d’investigation à l’intégrité messianique, ainsi qu’une dénonciation de la mise sous tutelle de la presse écrite par les lobbys financiers et politiques (déjà !). C’est oublier un peu vite la complexité et les motivations du personnage créé par McCoy. Si Mike Dolan claque la porte de son quotidien muselé par les annonceurs pour créer un hebdomadaire qui va défrayer la chronique par ses révélations fracassantes, c’est avant tout par rancœur. Souffrant d’un profond complexe social, le journaliste cherche à tout prix à se faire accepter par l’oligarchie locale, qu’il sait pourtant être futile, corrompue et inégalitaire. Le journaliste fait une demande d’adhésion à un cercle de notables, fréquente une fille de grande famille aussi légère qu’écervelée et c’est lorsque ses rêves de reconnaissance sociale s’écroulent – sa candidature est rejetée, la jeune femme épouse un homme de son milieu qu’elle n’aime pas – qu’il se lance dans une croisade jusqu’au-boutiste, où ses cibles vont se révéler être en premier lieu ceux qui l’ont rejeté. Pris dans une spirale de vengeance destructrice, le journaliste fait alors assez peu de cas des gens qui l’entourent, manipulant ses proches et ses témoins potentiels aux seules fin de sa mission absolutiste de révélations par voie de presse interposée, endossant l’habit d’un redresseur de torts de plus en plus autiste, de plus en plus mégalomane, pour finir par sombrer dans un fanatisme funeste.

La quête de la vérité… jusqu’où ?

En l’espace d’un roman qu’on sait être d’inspiration autobiographique, Horace McCoy a parfaitement circonscrit les enjeux du journalisme. Si la liberté de la presse apparaît dans Un Linceul n’a pas de poches comme une revendication puissante, et la lutte contre les inégalités sociales comme un cri du cœur – l’auteur prenant soin de mettre en avant l’absence de politisation de son personnage dans une démonstration assez laborieuse – les devoirs de tout journaliste n’y sont pas moins évoqués en filigrane. McCoy pose la question cruciale de savoir jusqu’où est légitime la quête de la vérité quand les lecteurs sont principalement des voyeurs. Il se demande également s’il existe une limite aux méthodes qui peuvent être déployées par la presse, jusqu’au mépris de la vie humaine (le lecteur est saisi par l’absence de remords ou d’émotions du journaliste lorsqu’une de ces cibles se suicide après la parution de sa revue). A près d’un siècle d’écart, on pourrait esquisser un parallèle saisissant entre le Cosmopolite de Mike Dolan et le site Mediapart du « procureur » Plenel, les deux personnages et les deux publications soulevant les mêmes questions éthiques ou philosophiques sur le fonctionnement et les missions de la presse à charge.

Le polar américain connaîtra un premier âge d’or en France après-guerre, en même temps que les cigarettes blondes et les chewing-gums du Plan Marshal. La figure du journaliste est alors digérée par la vulgate romanesque et la tentation est grande de n’en faire qu’une variante du détective privé. Précurseur du roman noir francophone et auteur de littérature populaire prolifique, André Héléna va ainsi donner naissance entre 1965 et 1967 une série de romans centrés autour du personnage d’Etienne Marcel Cary, alias Em Cary, dont les éditions e/dite exhumeront Les Crabes, un ultime inédit finalement publié en 2001, après un refus initial du Fleuve Noir. Hâbleur, iconoclaste, buveur et séducteur, le personnage se coule dans le moule du détective privé établi par Chandler avec son personnage de Philip Marlowe. Sa fonction de journaliste est un habillage qui permet juste de délaisser la mythologie flicarde (l’interpellation et la garde à vue) au profit des seules filatures, entretiens et investigations. La profession se teinte d’un certain cynisme mais le sujet n’en reste pas moins éminemment social puisque Les Crabes évoque une collusion du milieu bancaire suisse avec les anciens nazis ou collabos reconvertis dans le banditisme de l’immédiat après-guerre.

Le journalisme des « années fric »

Les années soixante-dix furent celle de l’engagement marxiste du polar français dans ce qu’on a appelé le « néo-polar ». Face à l’urgence du politique, le journalisme est relégué au second plan. L’information ne suffit plus, il faut « intervenir socialement ». L’échec de cette bouture, en contradiction avec les fondamentaux du genre puisque le flic et le truand sont tous deux en proie à la tentation fascisante, sera scellé dans les années quatre-vingt avec le virage libéral et l’apologie de la publicité et de la communication mercantile. Une poignée de réactionnaires vieillissants se croyant encore de gauche tenteront bien de s’accrocher aux branches du « polar engagé » à travers cette décennie cruelle mais William Kotzwinkle signe en 1989 avec Midnight Examiner un faire-part de décès aussi hilarant que cruel de la mission journalistique à l’aune des « années fric ». Plus question désormais d’informer le public ou de chercher la vérité. À grands renfort de bandeaux du genre Satan m’a forcé à scier ma fille en deux ou Le cambrioleur a profané mon intimité, le journaliste est relégué au rang de concepteur-rédacteur d’âneries pour tabloïds dans un groupe de presse publiant aussi bien de la revue cochonne que de la prédication religieuse charlatanesque, et dont le seul souci est de trouver des annonceurs et de brosser dans le sens du poil le pire voyeurisme régressif chez ses lecteurs quasi analphabètes. L’intrigue est aussi joyeusement abracadabrante que la galerie de personnage, mais au-delà de la farce potache Kotzwinkle pose la question cruciale du positionnement de la presse au sein de la société de consommation en voie d’acculturation totale de cette fin de vingtième siècle : spectacle, divertissement ou information ?

Beaucoup de polars ont été écrits par des journalistes avec des succès et des résultats divers. Publié en 2000, Une Coquille dans le placard de Jacques Vallet ne se distingue guère par son intrigue, convenue, mais propose en revanche une plongée au sein d’une grande rédaction parisienne tout-à-fait éloquente, et où le vécu de l’ancien collaborateur de Libération est palpable à chaque page. Rivalités internes, cynisme et ambitions personnelles dévorantes, érosion du lectorat, pression constante des actionnaires, évolution mercantile de la ligne éditoriale, dumping social sur les contrats des plus jeunes ou des moins diplômés, c’est l’ensemble des profondes modifications qui ont frappé la plupart des groupes de presse au cours des décennies quatre-vingt dix et deux mille qui sont évoqués dans ce roman qui vaut surtout pour ce témoignage des contraintes pesant sur la presse moderne.

Est-il encore possible d’informer ?

En 2003, Thierry Marignac signe avec Fuyards un beau roman crépusculaire sur le journalisme d’investigation, centré autour de deux personnages perdus dans l’immensité de l’ex-empire soviétique à la recherche d’un tueur poétique. L’un est aussi bruyant et excessif qu’américain, et l’autre promène son spleen très français entre des séances d’alcoolisation chaleureuses avec des autochtones naufragés du communisme et des méditations sur le sens de sa vie. Le premier cherche à s’étourdir pour oublier la vacuité de son mode de vie consumériste tandis que l’autre est en quête de l’âme russe, mythe dont l’existence fera l’objet d’un pari entre les deux journalistes. Ils vont bien sûr se heurter aux rouages oxydés de la bureaucratie totalitaire agonisante au cours de leur enquête de terrain, mais les deux hommes vont surtout se confronter à l’enjeu crucial du journalisme du vingt-et-unième siècle qui débute : à l’heure du règne sans partage du turbo-capitalisme mondialisé et de l’avènement des médias virtuels où prédomine l’immédiateté du scoop, comment communiquer sur une réalité qui ne peut qu’échapper à un lecteur lointain, englué dans un flot permanent de signaux contradictoires ? Est-il encore possible d’informer, et avec quels moyens ?

Dix ans plus tard, la question posée par Thierry Marignac dans ce dernier roman demeure, et ce n’est pas le moindre des enjeux du journalisme moderne.

À lire

  • Un Linceul n’a pas de poches, Horace McCoy, Folio policier, 1998.
  • Les Crabes, André Héléna, e/dite noir, 2001 (inédit).
  • Midnight Examiner, William Kotzwinkle, Rivages/Noir, 1991.
  • Une Coquille dans le placard, Jacques Vallet, Zulma, 2000.
  • Fuyards, Thierry Marignac, Rivages/Noir, 2003.
  • La fille de la pluie, Pierric Guittaut, Gallimard, 2013

Illustration : DR

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