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Un peu d’histoire culturelle des médias : Bruxelles au 18ème siècle

10 octobre 2020

Temps de lecture : 20 minutes
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Un peu d’histoire culturelle des médias : Bruxelles au 18ème siècle

Quelle est l’importance réelle des médias ? Leur influence ? Les paramètres ont bien sûr changé, mais pas entièrement comme l’indique un article de la Revue d’Histoire Culturelle envoyé par un de nos lecteurs (JK, qui se reconnaîtra et que nous remercions).


L’utilité publique des journaux au XVIIIe siècle (ou comment un ministre autrichien a gouverné par les médias entre 1753 et 1770 à Bruxelles)

Par Mar­i­on Brétéché

En étu­di­ant l’essor sans précé­dent d’une presse en langue française dans la périphérique cap­i­tale néer­lan­do­phone des Pays-Bas autrichiens au milieu du XVIIIe siè­cle, cet arti­cle analyse les con­di­tions d’élaboration d’un appareil médi­a­tique à visée locale et inter­na­tionale depuis Brux­elles. À par­tir d’archives inédites (papiers du Con­seil privé de Brux­elles, cor­re­spon­dances divers­es, pro­duc­tion péri­odique imprimée ou refusée) témoignant des représen­ta­tions et des straté­gies médi­a­tiques mis­es en œuvre par les autorités, il s’agira de com­pren­dre les enjeux d’un gou­verne­ment par les médias au milieu du XVIIIe siè­cle du point de vue des pou­voirs. En accor­dant une part impor­tante de la réflex­ion aux pro­jets jour­nal­is­tiques avortés et aux dis­sen­sions entre les pro­tag­o­nistes, cette con­tri­bu­tion fait entr­er au cœur des pra­tiques poli­tiques médi­a­tiques, de manière à saisir la diver­sité des acteurs et ce que pou­vait être une intel­li­gence poli­tique des médias au XVIIIe siè­cle.

Le texte complet (sans les notes)

Alors qu’aucun jour­nal fran­coph­o­ne n’était pub­lié à Brux­elles en 1754, neuf péri­odiques y voient le jour entre 1755 et 1767. Le seul péri­odique en langue française pub­lié aupar­a­vant, l’hebdomadaire des Rela­tions véri­ta­bles, fondé en 1652, avait cessé de paraître en 1741. Or, après 1755, les péri­odiques fran­coph­o­nes se mul­ti­plient dans la cap­i­tale des Pays-Bas autrichiens jusqu’à attein­dre cinq jour­naux con­comi­tants en 1761. Ce dynamisme se per­pétue au moins jusqu’en 1767, date à laque­lle, en l’état de ces recherch­es, qua­tre péri­odiques sont encore imprimés simul­tané­ment dans la ville. Mieux encore : si l’on intè­gre à cet inven­taire les jour­naux qui n’ont pas réus­si à voir le jour mal­gré leur demande d’autorisation, le nom­bre s’élève à quinze ouvrages sur cette péri­ode de douze ans. Le point de départ de cette étude a donc été de chercher à com­pren­dre com­ment la périphérique cap­i­tale néer­lan­do­phone des Pays-Bas autrichiens devint, en une dizaine d’années, un pôle européen de pro­duc­tion de l’information inter­na­tionale.

L’extraordinaire expan­sion de la presse européenne en langue française, amor­cée à la fin du XVIIe  siè­cle, expo­nen­tielle à par­tir des années 1730, et surtout 1750, ne saurait à elle seule jus­ti­fi­er ce sur­gisse­ment. D’autant que sa local­i­sa­tion lui donne un car­ac­tère incon­gru : Brux­elles compte seule­ment 75 000 habi­tants en 1784 et béné­fi­cie d’une piètre répu­ta­tion dont Voltaire se fait l’écho lorsqu’en 1740, il décrit cette « triste ville » comme « le séjour de l’ignorance, de la pesan­teur, des ennuis, de la stu­pide indif­férence ».

L’explication à ce phénomène doit plutôt être cher­chée dans l’intervention ciblée d’acteurs nom­breux, aux intérêts diver­gents, issus des sphères du pou­voir et du monde de la librairie : l’impératrice et son chance­li­er à Vienne, le Con­seil privé de Sa Majesté et son min­istre plénipo­ten­ti­aire à Brux­elles, une douzaine de jour­nal­istes, trois imprimeurs et leurs nom­breux ouvri­ers. Les archives con­servées attes­tent en effet non seule­ment d’une soudaine con­cen­tra­tion à Brux­elles d’hommes se pré­ten­dant jour­nal­istes, mais aus­si de l’investissement des autorités dans la pro­duc­tion d’imprimés poli­tiques en langue française rel­e­vant de tout le pan­el médi­a­tique du temps. Ces deux fac­teurs con­courent à ce qui nous sem­ble devoir être inter­prété comme l’élaboration d’un appareil médi­a­tique en langue française, à visée locale et inter­na­tionale depuis Brux­elles. L’expression « appareil médi­a­tique » recou­vre la mobil­i­sa­tion et la mise en œuvre de moyens humains et tech­niques au ser­vice de la pro­duc­tion et de la dif­fu­sion de sup­ports de com­mu­ni­ca­tion nom­breux, diver­si­fiés et cor­rélés entre eux.

Cet arti­cle entend donc inter­préter les straté­gies médi­a­tiques déployées à Brux­elles dans les années 1750–1770, afin de saisir les enjeux d’un gou­verne­ment par les médias au milieu du XVIIIe siè­cle du point de vue des pou­voirs. Pour cela, nous avons ici priv­ilégié, dans le cadre d’une enquête en cours plus vaste, les archives locales, inédites et abon­dantes, con­servées à Brux­elles (papiers du gou­verne­ment, cor­re­spon­dances divers­es, pro­duc­tion péri­odique imprimée ou refusée). En étu­di­ant la genèse et le con­tenu d’une quin­zaine de pro­jets de jour­naux soumis au Con­seil privé, il s’agira de saisir les représen­ta­tions que les autorités se font des médias, les fonc­tions qu’elles leur attribuent et les pra­tiques grâce aux­quelles elles éla­borent une poli­tique de com­mu­ni­ca­tion poli­tique visant à favoris­er l’action de leur État tout en souhai­tant éclair­er et édu­quer le pub­lic. Les dis­sen­sions entre les gou­ver­nants en charge de cette poli­tique et les pro­duc­tions médi­a­tiques qui en découlent per­me­t­tront quant à elles de mon­tr­er com­ment se décline au XVIIIe siè­cle la fonc­tion de gou­verne­ment attribuée à la cul­ture et le rôle, incon­tourn­able ici, joué par le comte de Coben­zl.

Avant d’aller plus loin, quelques remar­ques s’imposent du fait de l’inscription forte du phénomène observé dans un dou­ble con­texte, local et inter­na­tion­al. Les Pays-Bas, cadre insti­tu­tion­nel, géo­graphique et économique de notre enquête, sont passés de l’autorité espag­nole à celle de l’Autriche en 1713 dans des fron­tières qui cor­re­spon­dent grossière­ment à celles de la Bel­gique actuelle. Dans le cadre de ce rat­tache­ment, le gou­verne­ment des Pays-Bas a une exis­tence réelle et mène une poli­tique cohérente bien que sous la tutelle de Vienne. Cette dual­ité des pou­voirs est vis­i­ble au niveau insti­tu­tion­nel avec la présence d’un gou­verneur général, prince du sang représen­tant du sou­verain, assisté – voire rem­placé en cas d’absence – par un min­istre plénipo­ten­ti­aire qui super­vise les Con­seils, dont le Con­seil privé chargé des affaires intérieures. Si le min­istre plénipo­ten­ti­aire est offi­cielle­ment inférieur au gou­verneur, dans les faits, il con­trôle ses déci­sions. Sur notre péri­ode, l’homme fort du gou­verne­ment est ain­si le comte de Coben­zl, min­istre de 1753 jusqu’à sa mort en 1770, bien plus que Charles de Lor­raine, beau-frère de Marie-Thérèse et gou­verneur de 1744 à 1780. Tous deux souhait­ent élever la ville de Brux­elles au rang de cap­i­tale européenne en dévelop­pant son activ­ité économique et cul­turelle, notam­ment en encour­ageant un proces­sus de fran­ci­sa­tion de l’administration et des élites déjà amor­cé depuis le début du siè­cle.

Par ailleurs, de 1756 à 1763, la guerre de Sept ans oppose les puis­sances européennes, notam­ment l’Angleterre et la Prusse à la France alliée à l’Autriche depuis le traité de Ver­sailles signé en mai 1756. Ce traité induit un ren­verse­ment des alliances con­tro­ver­sé en France, car il place dans le camp adverse l’ancien allié, la Prusse, en se rap­prochant de l’ennemi tra­di­tion­nel autrichien. Locale­ment, les Pays-Bas sont ain­si pour la pre­mière fois exclus des théâtres d’opération. Enfin, cette guerre accorde une place sans précé­dent au pub­lic, comme l’a souligné Edmond Dziem­bows­ki et comme en avaient con­science les con­tem­po­rains, tel Pierre Rousseau qui, dans son Jour­nal Ency­clopédique de sep­tem­bre 1756, écrivait : « L’avenir con­cevra avec peine que la guerre entre les Anglais et les Français [fut] aus­si ani­mée sur le papi­er que sur les mers ».

Les critères d’évaluation d’un gouvernement en matière médiatique

Tout écrit imprimé dans les Pays-Bas autrichiens doit être autorisé avant pub­li­ca­tion : tolérances tacites et priv­ilèges avec exclu­siv­ité pouftr une durée vari­able sanc­tion­nent (et hiérar­chisent) l’approbation gou­verne­men­tale émise par le Con­seil privé de Sa Majesté Impéri­ale à Brux­elles, après exa­m­en d’une demande d’autorisation cir­con­stan­ciée relayée par un mem­bre du Con­seil ayant à charge l’instruction de la requête. La con­ser­va­tion aux Archives du Roy­aume de ces doc­u­ments raris­simes en Europe – dossiers des requérants com­plétés par les con­seillers, avis for­mulés par le Con­seil et octrois après déci­sion du gou­verneur ou du min­istre – ren­seigne de façon inédite la pub­li­ca­tion de neuf jour­naux et l’interdiction de sept autres, met­tant ain­si en évi­dence les critères de juge­ment poli­tiques de l’offre cul­turelle jour­nal­is­tique en langue française dans la cap­i­tale néer­lan­do­phone des Pays-Bas autrichiens.

Il appa­raît que le Con­seil privé n’autorise les pub­li­ca­tions qu’après exa­m­en minu­tieux et con­tra­dic­toire des dossiers présen­tés. Les critères d’évaluation por­tent en pre­mier lieu sur l’objet et le con­tenu des péri­odiques, appelés à sat­is­faire « l’utilité publique » selon l’expression employée à la fois par les requérants et par les mem­bres du Con­seil. Jamais définie ou explic­itée, la notion est dif­fi­cile à saisir au-delà du fait qu’elle implique un béné­fice – non spé­ci­fié – pour les lecteurs. Elle n’en jus­ti­fie pas moins la propo­si­tion de créa­tion et l’autorisation de péri­odiques, mais aus­si, pour les Avis et annonces, la fix­a­tion du prix de vente de l’ouvrage et des annonces pub­liées. Ce dernier cas évoque une unité de mesure de cette « util­ité » : l’ampleur européenne de la dif­fu­sion des mod­èles jour­nal­is­tiques puisque « l’Utilité d’une pareille feuille, unique­ment des­tinée à annon­cer au pub­lic les affaires qui ont cours dans la société » est attestée par le fait que « toutes les grandes villes en ont for­mé l’établissement ». Le critère de l’intérêt pub­lic con­duit égale­ment le Con­seil à éval­uer l’adéquation entre la forme et le fond du jour­nal, au point de pou­voir écon­duire les pro­jets dans lesquels la péri­od­ic­ité ne lui sem­ble pas être le sup­port médi­a­tique adéquat, comme dans le cas du Traité de la Grandeur en gen­er­al avec une méth­ode courte et facile pour appren­dre l’arithmétique et l’analyse sans maître pour lequel le Con­seil « obser­va que ces sortes de matières sont de nature à être ren­fer­mées dans un Traité com­plet, qui embrasse toutes les par­ties avec meth­ode ». Ici, le doute quant à la per­ti­nence de la forme péri­odique se dou­ble d’une inter­ro­ga­tion quant à « la capac­ité et les tal­ens de l’auteur », incon­nu du Con­seil.

Or l’identité du rédac­teur et la con­fi­ance que l’on peut lui accorder con­stitue le deux­ième critère d’approbation du Con­seil qui y fait référence dans presque tous les avis et n’hésite pas à réclamer des infor­ma­tions com­plé­men­taires s’il le juge néces­saire car

« il con­vient, surtout lorsqu’il s’agit de don­ner des feuilles imprimées au pub­lic, d’en con­noitre l’auteur ain­si que ses qual­ités per­son­nelles ; s’il est sujet de Sa Majesté ou etranger, et quelles sont ses mœurs et sa con­duite. »

Les feuilles péri­odiques font ain­si l’objet d’une vig­i­lance et d’une sus­pi­cion ren­for­cées. Lorsqu’après un pre­mier refus, Des Roches, l’auteur des Avis et annonces, présente au Con­seil des gages de son instal­la­tion à Brux­elles et des let­tres de recom­man­da­tion, il n’obtient à nou­veau qu’un refus ferme, car

« … il n’y a dans tout cela aucune sorte d’eclaircissements ni d’appaisement sur le lieu de sa nais­sance, de son dernier domi­cile, sur son etat, sa con­duite, ses mœurs, toutes choses néan­moins qu’il auroit du met­tre dans le plus grand jour, s’il vouloit se met­tre à l’abri d’être envis­agé ou soubçon­né pour un avan­turi­er, espece de gens qu’on ne sçau­roit assez éloign­er d’un Païs policé. »

Les con­sid­éra­tions économiques liées au marché et au respect des autres priv­ilèges ne sont quant à elles envis­agées par le Con­seil que dans un temps ultérieur, une fois l’utilité de l’ouvrage con­fir­mée et la capac­ité de l’auteur éval­uée. Et ce n’est que dans un dernier temps que le Con­seil stat­ue sur les con­di­tions d’autorisation.

Facile­ment tranché, le pre­mier point con­cerne les dédi­caces et donc le degré de recom­man­da­tion poli­tique de ces péri­odiques : le gou­verneur Charles de Lor­raine peut être le des­ti­nataire de ces dédi­caces, con­traire­ment à l’impératrice. Le sec­ond point a trait aux octrois et sus­cite davan­tage de dis­cus­sions car auteurs et con­seillers ont ici des posi­tions opposées : là où les requérants deman­dent des priv­ilèges les plus pro­tecteurs pos­si­ble (exclu­siv­ité sur une longue durée), les autorités souhait­ent au con­traire éviter de « lier les mains au Gou­verne­ment qui, dans le cas que l’ouvrage ne seroit pas aus­si bon que le sup­pli­ant le promet, ne seroit pas en pou­voir de le révo­quer ». Sauf cas excep­tion­nel, le Con­seil n’accorde donc de per­mis­sion que jusqu’à révo­ca­tion (c’est-à-dire jusqu’à une pos­si­ble sus­pen­sion) et les exclu­siv­ités ne con­cer­nent que les ouvrages ayant obtenu un priv­ilège. Le troisième point débat­tu con­cerne l’incontournable con­trôle des textes. Chaque livrai­son de chaque péri­odique est ordi­naire­ment soumise à une cen­sure préal­able con­fiée à un mem­bre du Con­seil ou des con­seils provin­ci­aux, ce qui implique une sur­charge de tra­vail régulière dont se plaig­nent les intéressés et explique peut-être en par­tie l’attention portée à l’adéquation entre la matière et la forme péri­odique. Dans cer­tains cas, une dernière con­di­tion accom­pa­gne l’autorisation par le Con­seil : l’obligation pour les pro­prié­taires de délivr­er des exem­plaires gra­tu­ite­ment, nous y revien­drons.

La pro­duc­tion péri­odique fait ain­si l’objet d’une éval­u­a­tion rigoureuse mais féconde puisqu’elle con­duit, entre 1755 et 1767, à la pub­li­ca­tion de neuf jour­naux dont il con­vient désor­mais de déter­min­er les car­ac­téris­tiques afin d’en saisir la pos­si­ble portée.

Des journaux au service du gouvernement ?

Les jour­naux encour­agés par les autorités peu­vent être classés en qua­tre caté­gories thé­ma­tiques rel­e­vant des prin­ci­paux gen­res édi­to­ri­aux péri­odiques du temps. La Gazette des Pays-Bas, les Mémoires du temps et le Mer­cure his­torique des Pays-Bas appar­ti­en­nent à la presse poli­tique et fonc­tion­nent en sys­tème grâce à une exploita­tion avisée des car­ac­téris­tiques pro­pres à chaque for­mat. Biheb­do­madaire pro­tégé par un priv­ilège, la pre­mière s’apparente en tout point aux gazettes européennes de langue française : nou­velles poli­tiques, économiques et mil­i­taires de portée inter­na­tionale se suc­cè­dent sans com­men­taire par lieu d’origine de l’information tan­dis que les nou­velles locales y sont réduites, le tout dans le « ton sérieux de la poli­tique » en usage dans ce type de média. « Ouvrage léger par lui-même [qui] ne vaut qu’autant qu’on l’assaisonne de quelques traits qui seroient déplacés dans une Gazette », les Mémoires du temps sont pour leur part une « extan­sion de la gazette » et ne sont tolérés que tacite­ment. Leur rédac­teur, Jean Maubert de Gou­vest, égale­ment à la tête de la Gazette de 1759 à 1761, y pub­lie des nou­velles plus légères des­tinées à la lec­ture domini­cale des abon­nés de la Gazette mais aus­si de ceux qui ne seraient pas des lecteurs assidus de l’actualité poli­tique. Enfin, dans le Mer­cure his­torique et poli­tique des Pays-Bas, le même jour­nal­iste – égale­ment déten­teur du priv­ilège – adapte le for­mat men­su­el des mer­cures con­sacrés à l’analyse de l’actualité poli­tique en pro­posant de longues dis­ser­ta­tions sur les fonde­ments poli­tiques et his­toriques des événe­ments présents.

Le biheb­do­madaire priv­ilégié des Annonces et avis des Pays-Bas présente quant à lui le con­tenu habituel des feuilles pub­lic­i­taires qui se mul­ti­plient à l’époque : annonces de vente, achat et échange de tous biens, offres d’emploi, objets per­dus et trou­vés, cours des prix, de la bourse et des changes, etc., com­plétés par la présence – plus orig­i­nale – de comptes ren­dus de livres et de diver­tisse­ments locaux.

Sur les neuf jour­naux pub­liés de 1755 à 1767, trois peu­vent être qual­i­fiés de « cul­turel » ou de « lit­téraire ». Le Lit­téra­teur Bel­gique est le tout pre­mier péri­odique de cette série autorisé par le Con­seil, en 1755. Heb­do­madaire muni d’un priv­ilège, il a pour voca­tion de mon­tr­er, comme son titre l’indique, que « lit­téra­ture » et « Bel­gique » ne sont pas des ter­mes con­tra­dic­toires. Péri­odique ency­clopédique, il emprunte à la fois au mod­èle du Mer­cure galant et à celui des « Spec­ta­teurs ». C’est de ce dernier for­mat que s’inspirent directe­ment les deux autres titres : le Jour­nal de Brux­elles et le Gazetin de Brux­elles sont des feuilles morales et cul­turelles énon­cées à la pre­mière per­son­ne – irrévéren­cieuse et polémique pour la sec­onde ce qui entraîne sa sus­pen­sion six mois après sa créa­tion.

Enfin, Brux­elles compte aus­si deux jour­naux spé­cial­isés comme l’Europe en voit alors fleurir dans des domaines aus­si var­iés que les sci­ences ou la mode : les Leçons d’arithmétique, d’algèbre et de géométrie pro­tégées par un priv­ilège du Con­seil mais unique­ment con­nues par le prospec­tus adressé à la cen­sure car aucun exem­plaire n’a sub­sisté, et le men­su­el d’économie inti­t­ulé Jour­nal de com­merce dont l’objectif est d’encourager « l’esprit de com­merce » en instru­isant le pub­lic de ses principes et en pro­posant aux négo­ciants les out­ils néces­saires.

Il ressort de ce panora­ma que le Con­seil privé de l’impératrice à Brux­elles sou­tient une offre péri­odique diver­si­fiée, avec un pôle poli­tique impor­tant et struc­turé. L’esprit philosophique ou ency­clopédique n’est pas encour­agé et le ton irrévéren­cieux ou con­tes­tataire est immé­di­ate­ment sanc­tion­né. Par exem­ple, nous y revien­drons, mal­gré son insis­tance et ses nom­breuses démarch­es, Pierre Rousseau ne parvient pas à con­va­in­cre le gou­verne­ment d’autoriser la pub­li­ca­tion de son Jour­nal ency­clopédique après son inter­dic­tion à Liège en 1759. Cette presse brux­el­loise n’est ain­si que très rarement – ou à la marge et implicite­ment – cri­tique à l’égard des autorités poli­tiques et religieuses. Elle est a con­trario le plus sou­vent unanime dans son apolo­gie du gou­verne­ment autrichien ce qui invite à inter­roger les fonc­tions que ces péri­odiques peu­vent assur­er.

Selon des modal­ités bien con­nues depuis la Gazette de Renau­dot qui, mal­gré les promess­es lim­i­naires de Maubert ne sem­ble pas un mod­èle si loin­tain, la Gazette des Pays-Bas est un sup­port de cir­cu­la­tion de l’information gou­verne­men­tale. On y trou­ve des « Avertissement[s] de la part du gou­verne­ment » comme dans les Annonces, et des arti­cles explic­i­tant la posi­tion du gou­verne­ment. Explicite­ment attribués aux autorités, les avis sig­na­lent à l’historien.ne, comme aux con­tem­po­rains avant lui, la fonc­tion de cham­bre d’écho que rem­plis­sent ces ouvrages envers la poli­tique du gou­verne­ment. Néan­moins l’enquête ne saurait s’arrêter là, le phénomène étant à la fois plus com­plexe et plus sub­til.

Une analyse du Jour­nal de com­merce met ain­si en évi­dence com­ment son rédac­teur, Jacques Accarias de Seri­onne, tient quant à lui un dis­cours économique cohérent et en accord avec une par­tie de la poli­tique menée à Brux­elles. Il défend un mer­can­til­isme légère­ment mât­iné de libéral­isme, très proche de la pen­sée économique de Coben­zl. Ce péri­odique s’impose en out­re comme un vecteur d’importation dans les Pays-Bas autrichiens des pub­li­ca­tions et des débats français sur l’économie poli­tique. Au-delà, c’est en réal­ité la ques­tion du mod­èle français, notam­ment poli­tique, qui sur­git au tra­vers de la plu­part de ces péri­odiques, en par­ti­c­uli­er du Mer­cure et des Mémoires du temps qui pro­posent des dis­ser­ta­tions poli­tiques. Ces deux ouvrages pub­lient au fil de leurs pages une défense – voire une apolo­gie – de la monar­chie française et une cri­tique vir­u­lente des reven­di­ca­tions et con­tes­ta­tions par­lemen­taires tan­dis que la Gazette célèbre les vic­toires mil­i­taires de l’allié français. Inscrite dans le con­texte de la guerre de Sept ans, cette posi­tion pro-française (égale­ment anti-anglaise) est délibérée, jusque chez les auteurs les plus con­tes­tataires comme Antoine Chevri­er qui, à la suite d’une plainte con­tre les Mémoires du temps dont il est désor­mais le rédac­teur, affirme que ce qu’il « écrit depuis 1757 sur la guerre et la poli­tique a tou­jours été pour la bonne cause » et que dans ses « divers ouvrages tous relat­ifs à la guerre pre­sente », il a tou­jours « soutenû vive­ment les intérêts des Maisons d’Autriche et de Bour­bon ». Ces for­mules met­tent sur la voie l’historien pour saisir l’essentiel : le dis­cours de ces jour­naux poli­tiques est large­ment cen­tré sur la défense de l’alliance fran­co-autrichi­enne. Pour ne pren­dre qu’un exem­ple : à l’automne 1761, les Mémoires du temps ouvrent deux livraisons sur un pam­phlet cri­ti­quant Pitt qui mène la guerre out­re-Manche ; puis, durant les deux semaines suiv­antes, pub­lient l’introduction, le som­maire et la con­clu­sion du Mémoire his­torique sur la négo­ci­a­tion de la France et de l’Angleterre, ce recueil de pièces imprimé à la mi-octo­bre par Choiseul et Louis XV pour attribuer l’échec des négo­ci­a­tions bilatérales à l’intransigeance anglaise. En moins d’un mois, la cam­pagne de com­mu­ni­ca­tion française trou­ve ain­si un large écho hors des fron­tières du roy­aume grâce à la col­lab­o­ra­tion de la presse brux­el­loise ; col­lab­o­ra­tion mas­sive puisque le Mémoire est pub­lié in exten­so dans des numéros extra­or­di­naires de l’hebdomadaire et com­men­té en 24 pages dans le Mer­cure his­torique des Pays-Bas.

Cette con­for­mité du dis­cours des péri­odiques avec la poli­tique inter­na­tionale de Brux­elles et Vienne explique sans doute pour par­tie les mesures pris­es par les autorités pour en faciliter la dif­fu­sion auprès du pub­lic et plus spé­ci­fique­ment auprès des agents du gou­verne­ment des Pays-Bas, majori­taire­ment fran­coph­o­nes. Ces dis­po­si­tions con­cer­nent tout par­ti­c­ulière­ment la Gazette, par l’encadrement de son prix de vente « pour tout le monde indis­tincte­ment » et par le biais d’une dis­tri­b­u­tion gra­tu­ite ren­due oblig­a­toire par le priv­ilège dès 1741. Quelques listes de ces abon­nés à titre gra­cieux sont con­servées dans les archives du Con­seil car à plusieurs repris­es les déten­teurs du priv­ilège con­testèrent cette oblig­a­tion de plus en plus coû­teuse à mesure que le nom­bre des béné­fi­ci­aires s’allongeait, comme en 1732 ou en 1741, date à laque­lle 101 gazettes étaient ain­si dis­tribuées gra­tu­ite­ment « jusques à tous les officiers et huissiers des con­seils ». L’opposition à cette mesure était d’autant plus forte que cette gra­tu­ité pou­vait voir son coût ampli­fié si ces agents de l’État ne se réser­vaient pas leur exem­plaire, comme lorsqu’en novem­bre 1732, le Con­seil, saisi par le gazeti­er Fop­pens, fut con­traint de défendre à un huissier du Con­seil des Finances de don­ner son exem­plaire au café.

Si ces péri­odiques s’imposent par leur encadrement et leur con­tenu comme des relais com­mu­ni­ca­tion­nels entre les mains du gou­verne­ment brux­el­lois, l’importance quan­ti­ta­tive et la richesse des sources con­servées aux Archives du Roy­aume, de même que la forte présence d’un acteur poli­tique en par­ti­c­uli­er, invite à sup­pos­er que l’on excède ici une sim­ple pra­tique de com­mu­ni­ca­tion poli­tique et de cen­sure d’État.

Une intelligence politique des médias au temps des Lumières : Charles de Cobenzl et la mise en place d’un système médiatique ?

L’analyse de l’importante cor­re­spon­dance que le min­istre plénipo­ten­ti­aire entre­tient avec plusieurs jour­nal­istes per­met en effet de com­pren­dre que cette presse est en fait con­trôlée par le min­istre lui-même. Loin d’être seule­ment soumis à une cen­sure ordi­naire, les péri­odiques sont en réal­ité un instru­ment dans les mains du min­istre pour men­er à bien sa poli­tique inter­na­tionale, économique et cul­turelle.

D’octobre 1758 à juil­let 1760, plus d’une quar­an­taine de cour­ri­ers entre le min­istre et Maubert de Gou­vest attes­tent de la main­mise per­son­nelle de Coben­zl sur la presse poli­tique : ce dernier relit régulière­ment les copies et y apporte des cor­rec­tions, peut-être de manière sys­té­ma­tique dans le cas des analy­ses du Mer­cure ; il four­nit des matéri­aux au jour­nal­iste sous la forme de pièces ou d’avertissements à insér­er, par­fois même avec des indi­ca­tions de mise en page ; il con­traint Maubert à des cor­rec­tions après pub­li­ca­tion, sou­vent en indi­quant com­ment revenir sur ce qui a déjà été imprimé ; il utilise la Gazette pour cor­riger ce qu’il con­sid­ère comme des fauss­es nou­velles pub­liées par les gazettes de Hol­lande qui béné­fi­cient quant à elles d’une rel­a­tive lib­erté, pro­pre à la République des Provinces-Unies où n’existe pas de cen­sure préal­able. Les inter­ven­tions du min­istre ne s’apparentent donc pas à de sim­ples véri­fi­ca­tions de con­for­mité mais bien à des opéra­tions de trans­for­ma­tion du con­tenu, menées de façon cohérente, à des fins poli­tiques pré­cis­es. Dans ces doc­u­ments, le gazeti­er appa­raît entière­ment soumis au poli­tique, voire en demande de direc­tives comme lorsqu’il requiert des con­seils pour se cor­riger car ses annonces dila­toires et éva­sives des dernières semaines (qu’il détaille, livraisons com­men­tées à l’appui) n’ont pas dû, à son sens, sat­is­faire le gou­verne­ment La fréquence et l’ampleur de ce con­trôle étaient sans doute d’autant plus impor­tant qu’une let­tre de Maubert évo­quant des ren­con­tres dans l’hôtel de Coben­zl, alerte l’historien sur des échanges oraux n’ayant pas lais­sé de traces.

La ligne poli­tique défendue par les jour­naux est ain­si dic­tée par Coben­zl qui, depuis Brux­elles, orchestre une com­mu­ni­ca­tion poli­tique qui dépasse les intérêts des seuls Pays-Bas grâce à l’établissement d’une presse en langue française. En sou­tenant et encad­rant des auteurs incon­nus et leurs entre­pris­es jour­nal­is­tiques, le min­istre s’est don­né les moyens de pub­li­er la valeur et la sincérité d’une alliance fran­co-autrichi­enne en réal­ité frag­ile, de nour­rir la légende noire de l’ennemi de l’Autriche, Frédéric II, et de dimin­uer la grandeur de l’Angleterre, adver­saire sécu­laire de la France. Se pose la ques­tion, tou­jours dif­fi­cile à tranch­er, des des­ti­nataires de cette com­mu­ni­ca­tion. Le choix de la langue française, au-delà du fac­teur de pres­tige attribué à ce que l’on a pu appel­er l’« Europe française », laisse à penser que les lecteurs des Pays-Bas autrichiens n’étaient pas les seuls visés. D’après le traité com­mer­cial qui encadre et facilite la livrai­son régulière de la Gazette des Pays-Bas en France, passé entre Maubert et le libraire David, reven­deur des gazettes étrangères à Paris, la vente de l’ouvrage serait passée de 30 à 400 exem­plaires entre 1759 et 1761, indice d’une pub­li­ca­tion égale­ment à des­ti­na­tion du pub­lic français.

La main­mise directe de Coben­zl sur le con­tenu des péri­odiques a pour corol­laire d’inscrire les jour­nal­istes dans une forte sub­or­di­na­tion poli­tique, davan­tage envers sa per­son­ne qu’envers le gou­verne­ment. Le dévoue­ment de Maubert est tel qu’il pub­lie des ouvrages directe­ment au ser­vice de sa poli­tique – comme son Patri­ote hol­lan­dois inspiré des extraits du Mon­i­tor qu’il lui trans­met – et qu’en 1761, il lui pro­pose de devenir son agent à Paris. Chevri­er lui-même, pour­tant célèbre pour sa plume acérée, n’hésite pas à se décrire en auteur servile « obligé d’adopter la façon de penser du Gou­verne­ment dans lequel il écrivoit », au point de jus­ti­fi­er a pos­te­ri­ori le con­tenu de ses Mémoires du temps ain­si :

Si quelqu’un « avoit à se plain­dre du Gazetin de Brux­elles, il devoit s’adresser au Min­is­tere. Je con­viens que j’ai rédigé pen­dant 10 mois cette feuille heb­do­madaire ; mais le Gou­verne­ment fait que je n’y ai jamais mis une syl­labe sans l’approbation et le visa d’un de ses Mem­bres et que plusieurs des pieces, dont j’ai fait usage, m’ont été fournies par l’État. J’ai des preuves par écrit de ce que j’avance. »

Si, comme l’indiquent cette cita­tion et les sources archivis­tiques, Coben­zl est der­rière nom­bre de ces pub­li­ca­tions, c’est qu’il utilise aus­si cette presse pour pub­li­er et favoris­er sa pro­pre poli­tique réfor­ma­trice qui n’est pas tou­jours bien reçue.

En effet, ce con­stat de la soumis­sion auc­to­ri­ale aux intérêts poli­tiques du min­istre vaut aus­si pour le Jour­nal de com­merce d’Accarias de Seri­onne. Obser­va­teur avisé de la volon­té de Coben­zl de dévelop­per l’économie des Pays-Bas, il parvient à le con­va­in­cre de son util­ité en la matière en lui dres­sant un état des man­u­fac­tures de France dès leur pre­mière entre­vue puis en lui adres­sant un Mémoire sur le com­merce des Pays-Bas, immé­di­ate­ment copié par les com­mis du min­istre pour être envoyé à Vienne. Dans les doc­u­ments con­servés, Seri­onne et le jour­nal qu’il se pro­pose de créer appa­rais­sent ain­si comme un relais à même de dif­fuser la con­cep­tion nova­trice défendue par Coben­zl d’une forte présence de l’économie dans la société et dans l’État. Bien que l’ampleur du dossier empêche de s’y arrêter ici, une logique sem­blable explique pour par­tie qu’en 1759–1760, Coben­zl sou­ti­enne envers et con­tre tous Pierre Rousseau et son Jour­nal ency­clopédique, dans le but d’encourager l’ouverture cul­turelle de Brux­elles au courant des Lumières. De même, sa défense des Annonces et avis s’insère simul­tané­ment dans son souhait de ren­forcer l’économie et de dynamiser l’activité cul­turelle du pays.

Coben­zl enchâsse ain­si dans son entre­prise de réforme de l’État, une poli­tique de la librairie en langue française à la fois cul­turelle, intel­lectuelle et économique, dans laque­lle la presse joue un rôle impor­tant, voire cen­tral. Ses actions sont à la fois ciblées et cohérentes : sou­tien aux pro­jets jour­nal­is­tiques évo­qués précédem­ment, restau­ra­tion en 1754 de la bib­lio­thèque des ducs de Bour­gogne avec la créa­tion d’un dépôt légal, créa­tion en 1759 de l’imprimerie royale, puis en 1769, patron­age d’une société lit­téraire qui, trois ans plus tard, devient l’Académie impéri­ale et royale des Sci­ences et Belles-Let­tres de Brux­elles. Or, durant les années fon­da­tri­ces de 1759–1761, ses créa­tions sont pen­sées comme un sys­tème dont le jour­nal­iste Maubert est le cen­tre : le 23 avril 1759, celui-ci obtient simul­tané­ment le priv­ilège de la Gazette et la direc­tion de l’imprimerie royale ; quelques mois plus tard, il reçoit le priv­ilège du Mer­cure et voit ses Mémoires du temps autorisés tacite­ment ; il occupe une telle place dans l’économie de la librairie brux­el­loise que le Con­seil lui demande son avis lorsque Des Roches sol­licite un priv­ilège pour les Annonces. Sa demande d’octroi pour le Mer­cure témoigne de ses pré­ten­tions et de la per­spec­tive sur le long terme qui sont les siennes – et sans doute celles de Coben­zl – lorsqu’il sol­licite « un priv­i­lege exclusif tant pour lui que pour les siens et les eleves qu’il pour­ra for­mer ». La cen­tral­i­sa­tion de la pro­duc­tion per­met en out­re que les jour­naux s’expriment à l’unisson et se sou­ti­en­nent mutuelle­ment de manière à servir plus effi­cace­ment les intérêts de leur pro­tecteur : par exem­ple, la Gazette annonce la paru­tion des autres péri­odiques pro­tégés par Coben­zl et les Mémoires du temps infor­ment le pub­lic des trans­for­ma­tions du Mer­cure. À l’aune de cette analyse, on com­prend mieux la remar­que de Pierre Rousseau lorsqu’en 1759, alors qu’il espère voir la pub­li­ca­tion de son Jour­nal ency­clopédique être autorisée à Brux­elles, il écrit au min­istre : « je me pret­terai à toutes les vües que Votre Excel­lent aura pour l’avancement de M. Maubert. » Car de fait, ce dernier est devenu le cœur du sys­tème médi­a­tique mis en place par Coben­zl.

Le gou­verne­ment n’est néan­moins pas unanime quant à l’utilité de ces jour­naux. Entre l’enthousiasme du min­istre et la pru­dence scep­tique du Con­seil, les diver­gences sont vis­i­bles dès le départ, comme en témoigne tous les priv­ilèges accordés seule­ment jusqu’à révo­ca­tion. Toute­fois, si durant les pre­mières années le Con­seil se laisse con­va­in­cre par le min­istre – ou se soumet à son autorité –, à par­tir de 1765, il s’oppose pro­gres­sive­ment aux avis de Coben­zl. De plus en plus isolé, celui-ci devient l’unique défenseur des jour­nal­istes. Les archives belges con­tenant les dossiers de cen­sure des péri­odiques refusés per­me­t­tent de saisir cette évo­lu­tion de la poli­tique médi­a­tique brux­el­loise et ses fonde­ments.

Les deux pre­miers refus ont lieu au print­emps 1760. Celui de la Feuille utile relève de la logique évo­quée plus haut : médi­ocrité de l’échantillon soumis et anony­mat des auteurs. Celui défen­dant le Jour­nal lit­téraire des Pays-Bas témoigne en revanche de l’émergence au sein du Con­seil d’un soupçon nou­veau à l’égard de la presse, porté par le gou­verneur. Il faut dire que ce titre désigne en réal­ité le Jour­nal Ency­clopédique de Pierre Rousseau dont la paru­tion à Liège a dû cess­er à la suite d’accusations portées par les autorités religieuses entraî­nant la révo­ca­tion de son priv­ilège. Réfugié à Brux­elles et pro­tégé par le comte de Coben­zl, Rousseau espère obtenir une autori­sa­tion de pub­li­ca­tion des autorités locales. Sans suc­cès, puisque dans une con­sulte excep­tion­nelle­ment laconique et con­tre l’avis de Coben­zl et du Con­seil, Charles de Lor­raine ne trou­vant « pas à pro­pos de per­me­t­tre l’impression de cet ouvrage » écon­duit la demande du sup­pli­ant. Sans doute s’est-il rangé aux argu­ments déployés publique­ment et auprès du Con­seil par le par­ti de la fac­ulté de théolo­gie de Lou­vain très hos­tile au jour­nal, dont la crainte prin­ci­pale est que l’ouvrage « ne fasse éclore dans ces provinces, où ils règ­nent main­tenant une heureuse tran­quil­lité, des sis­temes nou­veaux sur la Reli­gion et les mœurs ». Si ce refus s’explique en par­tie par la pub­lic­ité des posi­tions de l’évêque de Liège et de l’Université de Lou­vain aux­quels le gou­verneur ne souhaite pas s’opposer, cette affaire témoigne de l’apparition au sein du gou­verne­ment d’un dis­cours tein­té de méfi­ance à l’égard de la presse. Or, cette sus­pi­cion s’exprime ouverte­ment lorsqu’en 1761 la Feuille man­u­scrite rédigée par Chevri­er et la Bal­ance chi­noise écrite par un cer­tain Wendler sont inter­dites car jugées « dangereuse[s] ».

Dans le pre­mier cas, le refus du Con­seil invoque l’esprit de satire qui domin­erait l’ouvrage « pour flat­ter la coupable malig­nité de ses lecteurs », « bless[a]nt égale­ment les bonnes mœurs et le bon sens » au point « que rien de pareil ne [puisse] être toléré dans un État policé ». Cette inter­dic­tion survient après qu’un des­ti­nataire parisien du prospec­tus, le Mar­quis de Marigny, frère de Madame de Pom­padour, s’en soit plaint à Coben­zl. Dans le sec­ond cas, les autorités brux­el­lois­es craig­nent surtout pour l’ordre intérieur car le péri­odique aurait pour objet « toutes les par­ties de l’administration des Chi­nois com­parées à celles de l’Europe avec des réflex­ions de l’auteur ». Or, sur un tel « pro­jet tout à fait nou­veau de traiter des matières aus­si graves et aus­si déli­cates dans des feuilles péri­odiques », le Con­seil con­sid­ère qu’une cen­sure « la plus éclairée », « réfléchie » et « rigoureuse » ne serait pas « prat­i­ca­ble ». Au print­emps 1760, ces deux ouvrages intro­duisent ain­si dans le dis­cours poli­tique, le car­ac­tère poten­tielle­ment sub­ver­sif et incon­trôlable de la presse. Ce juge­ment pro­gresse dans les rangs du Con­seil jusqu’à être théorisé en 1766 lors de la sus­pen­sion du Gazetin de Brux­elles et des refus opposés à la Gazette de négo­cians et au Jour­nal étranger.

Dans ces trois derniers cas, les motifs invo­qués ne con­cer­nent plus les ouvrages en par­ti­c­uli­er mais la presse en général. L’argumentaire du Con­seil a évolué depuis 1760 et la mul­ti­pli­ca­tion des jour­naux dans la ville. Si l’on retrou­ve l’idée selon laque­lle ces auteurs sont des incon­nus aux­quels on ne sait quelle con­fi­ance accorder, l’argument qui pré­vaut désor­mais est que les jour­naux sont davan­tage un moyen de sub­sis­tance pour des auteurs impé­cu­nieux qu’une pub­li­ca­tion utile pour la société. L’absence de « désirs réels de se ren­dre utiles au pub­lic » explique, selon le Con­seil, la faible qual­ité de ces ouvrages et le dés­in­térêt des lecteurs qui n’y trou­vent pas d’informations utiles et de qual­ité. D’après le Con­seil, les jour­naux sont nom­breux à tra­vers l’Europe et, à l’exception de quelques-uns, peu d’entre eux ren­con­trent le suc­cès, preuve qu’ils sont bien inutiles. Toute­fois, la méfi­ance va plus loin puisque cer­tains « devi­en­nent dan­gereux ». Dan­gereux pour les mœurs et les principes car ils propa­gent les mau­vais­es idées ; pour la répu­ta­tion des per­son­nes par les calom­nies qu’ils dif­fusent ; pour la sureté de l’État par les pra­tiques de lec­ture et de pen­sée aux­quels ils inci­tent. Enfin, c’est finale­ment le principe même des péri­odiques que le Con­seil con­damne désor­mais. Car non seule­ment ces ouvrages ne per­me­t­tent qu’une con­nais­sance par­cel­laire à ceux qui sont peu instru­its des matières don­nées à lire, mais ils per­ver­tis­sent aus­si ceux qui pos­sè­dent un savoir en amont. La cri­tique se teinte en out­re de mépris à l’égard des auteurs, le Con­seil peinant « à se per­suad­er qu’un homme pos­sé­dant toutes ces qual­ités dans un degré à requerir, voulut pren­dre le par­ti de quit­ter sa patrie et son État pour un objet tel qu’il se pro­pose. » Ces préven­tions con­tre les auteurs et leurs ouvrages, totale­ment absentes des avis du Con­seil jusqu’au début des années 1760, témoignent de la trans­for­ma­tion rad­i­cale du point de vue du gou­verne­ment des Pays-Bas autrichiens. Sans doute les représen­ta­tions de ses mem­bres se sont-elles mod­i­fiées à l’épreuve de la réal­ité, au con­tact des jour­nal­istes et de leur pro­duc­tion, au gré d’une approche prag­ma­tique de l’action médi­a­tique. La sus­pi­cion l’a ain­si emporté sur l’enthousiasme ini­tial, les jour­nal­istes n’ayant pas, aux yeux du Con­seil, su appli­quer la pré­con­i­sa­tion de Coben­zl qui en 1759 écrivait que « comme la Médecine trou­ve l’art de con­ver­tir les poi­sons en remèdes, de même un jour­nal­iste éclairé peut être d’une util­ité essen­tielle à l’ordre pub­lic, en com­bat­tant avez zèle et solide­ment les opin­ions blam­ables. »

Loin d’être close, cette étude invite à des pro­longe­ments, actuelle­ment en cours d’enquête à par­tir d’autres fonds : quelle fut la posi­tion (offi­cielle et offi­cieuse) de Vienne sur ce dynamisme de la librairie brux­el­loise ? Car si le chance­li­er Kau­nitz sou­tient l’entreprise du Jour­nal de Com­merce, il est au con­traire pru­dent en ce qui con­cerne le Jour­nal ency­clopédique. De même, quel rôle a joué le gou­verne­ment de Ver­sailles : a‑t-il pu soutenir, voire inciter Coben­zl ? Quelques pistes pour­raient inviter à le penser, comme le fait qu’en 1761, Choiseul devenu secré­taire d’État à la guerre, se charge de faire respecter le traité com­mer­cial de dis­tri­b­u­tion de la Gazette des Pays-Bas à Paris, ou encore que le libraire David chargé de cette com­mer­cial­i­sa­tion soit aus­si l’un des acteurs de la pub­li­ca­tion de péri­odiques anti-anglais com­man­dités par le min­istère des affaires étrangères. Ce serait alors la ques­tion de l’autonomie de cette poli­tique médi­a­tique des Pays-Bas autrichiens qui se poserait. En out­re, plus large­ment, com­ment cette poli­tique s’insère-t-elle dans la dynamique d’expansion européenne de la langue et de la cul­ture française au XVIIIe siè­cle et qu’apporte-t-elle à la com­préhen­sion de ce phénomène ?

Quelles que soient les répons­es à ces ques­tions, à l’échelle locale priv­ilégiée ici, la posi­tion brux­el­loise appa­raît dans sa cohérence et ses antag­o­nismes. À l’initiative d’un min­istre réfor­ma­teur et fran­cophile, le gou­verne­ment des Pays-Bas a mené une poli­tique médi­a­tique d’envergure en langue française. Si dress­er un bilan défini­tif serait à ce stade hasardeux, il sem­ble néan­moins que l’un des suc­cès de cette entre­prise ait été l’émergence d’une presse poli­tique de gou­verne­ment pen­sée par celui-ci au ser­vice de l’État, du pub­lic et de la poli­tique inter­na­tionale. Coben­zl n’est en revanche pas par­venu à créer durable­ment une presse belge rival­isant avec le jour­nal­isme fran­coph­o­ne européen. Avec le temps, peut-être lui-même était-il moins ent­hou­si­aste. Le fait qu’en 1766 et 1767 il ne sou­ti­enne ni l’auteur de la Gazette de négo­cians, ni celui du Gazetin invite à le penser. Du côté du Con­seil, la con­cur­rence européenne étant jugée trop forte, on ne cherche plus à faire rivalis­er la cap­i­tale des Pays-Bas avec les autres cap­i­tales européennes. Échec ou suc­cès, reste qu’à Brux­elles de 1755 à 1767, la cul­ture a bel et bien été pen­sée pour servir à gou­vern­er.

Mar­i­on Brétéché

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