Éclaboussé par l’affaire Epstein, Jack Lang a fini par claquer la porte de l’Institut du monde arabe (IMA), institution qu’il a dirigée pendant 13 ans.
Cette démission n’a pas laissé indifférents les médias et réseaux sociaux arabes, d’abord du fait que le nom de Jacques Lang a longtemps été associé à la culture arabe, même si tous les acteurs culturels de la région arabe ne s’y identifient pas forcément. Un air de paranoïa fait que toutes les relations de l’ancien ministre de la Culture de François Mitterrand avec les personnalités arabes sont aujourd’hui revisitées et suspectées. Son rapport avec une star du cinéma égyptien laisse pantois plus d’un.
« Un ardent défenseur de la culture arabe »
La plupart des médias arabes ont suivi l’épisode de la chute humiliante de Jacques Lang avec un intérêt particulier, tout en ayant le regard accroché au sort de l’Institut du monde arabe, qui est considéré comme un peu le leur.
L’incontournable chaîne de télévision qatarie, Al-Jazeera, trouve le départ de Jacques Lang comme inéluctable (au vu de ce qui a été révélé à son sujet dans l’affaire Epstein), et souligne que le maintien d’un président éclaboussé par Epstein « menaçait directement la crédibilité de l’IMA ».
Al-Jazeera n’ommet pas de rappeler, dans son article, que le désormais ex-patron de l’IMA était « l’un des plus ardents défenseurs de la culture arabe en France ».
Dans un autre texte, la chaîne qatarie rend hommage à Jacques Lang pour le rôle qu’il a joué pour sauver l’IMA de la faillite et pour en faire « une vitrine incontournable de la culture arabe ». L’auteur lui reproche néanmoins sa longévité, sa proximité avec certains régimes et la dépendance de l’institut vis‑à‑vis de l’État français (sic).
De son côté, Al-Mayadeen, chaîne d’information libanaise proche du Hezbollah, présente la démission de Jacques Lang comme « l’une des premières secousses politiques majeures, en Europe », de l’affaire Epstein. L’IMA y est décrit comme une institution « hautement symbolique » pour les relations arabo‑européennes, dont l’image risque d’être durablement écornée si la transition n’est pas gérée avec transparence.
La chute d’une « icône progressiste »
On sait que, entretemps, le président Emmanuel Macron a désigné, comme prévu le 17 février, sa conseillère pour l’Afrique et le Moyen-Orient, Anne-Claire Legendre, à la tête de l’IMA, en remplacement de Jacques Lang. L’annonce a été une surprise, puisque le nom d’Audrey Azoulay, ancienne ministre de la Culture (2016–2017), avait circulé avec insistance pendant plusieurs jours. Il faut dire aussi que le nom d’Azoulay passe très mal dans une large partie du monde arabe.
Le quotidien libéral libanais, Annahar, met l’accent sur « la dimension symbolique » de l’IMA pour le Liban, partenaire de longue date de l’institution. Le quotidien rappelle l’engagement de Jack Lang en faveur de la scène artistique libanaise, tout en soulignant que l’affaire Epstein « fragilise la représentation du monde arabe » à Paris et « ouvre une bataille de succession délicate ». Ce qui n’est finalement pas le cas !
Plus incisif, l’hebdomadaire panarabe Koul Al-Arab, paraissant à Paris, dresse un portrait peu flatteur de Jacques Lang : un intellectuel éclairé, proche des réseaux de pouvoir et d’argent. « La vraie chute de Jack Lang n’est pas seulement la perte de la présidence de l’IMA, mais la destruction de son image d’icône progressiste », lit-on dans un article consacré à cette polémique.
Le ton est encore plus virulent dans la presse algérienne, généralement allergique au personnel politique français. Dans un éditorial, paru le 5 février, le site Algérie Patriotique demandait explicitement que « les Arabes » exigent le départ de Jacques Lang de l’IMA, au nom de la « dignité » et de la « crédibilité » du monde arabe représenté par cette institution.
Le soft power français fragilisé ?
Dans les réseaux sociaux, les commentaires sont plus déchaînés contre Jacques Lang, caricaturé et diabolisé à souhait. Toutes les personnes approchées ou apprivoisées par l’ex-président de l’IMA sont désormais mal vues ou suspectées.
C’est notamment le cas de la star du cinéma égyptien, Mohamed Ramadan. Ses rencontres passées, chaleureuses et médiatisées, avec Jack Lang à Paris, où il le qualifiait de « cher ami » en recevant des distinctions, sont exhumées par les internautes. Mohamed Ramadan est notamment réputé pour son excentricité.
De nombreux faiseurs d’opinions et hommes de culture de la région, se sentant plus ou moins concernés par ce scandale, y ont réagi. Certains donnent l’impression de vouloir régler de vieux comptes.
L’écrivain marocain Abdou Hakki refuse de voir la démission de Jacques Lang comme un simple « fait divers administratif ». Pour lui, c’est un moment qui oblige à interroger le rapport entre culture, pouvoir et « soft power » français, qui est ébranlé par cette affaire.
Le politologue et blogueur Khalil Al-Anani dénonce, dans un style pamphlétaire, les liens de Jack Lang avec de nombreux intellectuels arabes qui, selon lui, « le prennent pour modèle » et accuse ces élites arabes d’admirer et d’imiter des « immondices » de l’Occident.
Plus nuancé, un commentaire de Mokhlès Marzouki, activiste tunisien, dresse d’abord un portrait très élogieux de Jack Lang, présenté comme « l’un des ministres de la Culture les plus brillants de France, à l’origine de grandes réformes et projets culturels (Louvre, prix unique du livre, Fête de la musique). » Puis, il décrit sa dérive dans le luxe, les mondanités et la fréquentation des riches, « jusqu’à dilapider son crédit moral. »
Au-delà du crédit moral perdu, les nouvelles enquêtes en cours en France se dirigent vers des aspects financiers plus concrets.
Mussa A.

