La fin scandaleuse de Jack Lang vue par les Arabes

20 février 2026 | Temps de lecture : 5 minutes

Éclaboussé par l’affaire Epstein, Jack Lang a fini par cla­quer la porte de l’Institut du monde arabe (IMA), insti­tu­tion qu’il a dirigée pen­dant 13 ans.

Cette démis­sion n’a pas lais­sé indif­férents les médias et réseaux soci­aux arabes, d’abord du fait que le nom de Jacques Lang a longtemps été asso­cié à la cul­ture arabe, même si tous les acteurs cul­turels de la région arabe ne s’y iden­ti­fient pas for­cé­ment. Un air de para­noïa fait que toutes les rela­tions de l’ancien min­istre de la Cul­ture de François Mit­ter­rand avec les per­son­nal­ités arabes sont aujour­d’hui revis­itées et sus­pec­tées. Son rap­port avec une star du ciné­ma égyp­tien laisse pan­tois plus d’un.

« Un ardent défenseur de la culture arabe »

La plu­part des médias arabes ont suivi l’épisode de la chute humiliante de Jacques Lang avec un intérêt par­ti­c­uli­er, tout en ayant le regard accroché au sort de l’Institut du monde arabe, qui est con­sid­éré comme un peu le leur.

L’incontournable chaîne de télévi­sion qatarie, Al-Jazeera, trou­ve le départ de Jacques Lang comme inéluctable (au vu de ce qui a été révélé à son sujet dans l’affaire Epstein), et souligne que le main­tien d’un prési­dent éclaboussé par Epstein « menaçait directe­ment la crédi­bil­ité de l’IMA ».

Al-Jazeera n’ommet pas de rap­pel­er, dans son arti­cle, que le désor­mais ex-patron de l’IMA était « l’un des plus ardents défenseurs de la cul­ture arabe en France ». 

Dans un autre texte, la chaîne qatarie rend hom­mage à Jacques Lang pour le rôle qu’il a joué pour sauver l’IMA de la fail­lite et pour en faire « une vit­rine incon­tourn­able de la cul­ture arabe ». L’auteur lui reproche néan­moins sa longévité, sa prox­im­ité avec cer­tains régimes et la dépen­dance de l’institut vis‑à‑vis de l’État français (sic).

De son côté, Al-Mayadeen, chaîne d’information libanaise proche du Hezbol­lah, présente la démis­sion de Jacques Lang comme « l’une des pre­mières sec­ouss­es poli­tiques majeures, en Europe », de l’affaire Epstein. L’IMA y est décrit comme une insti­tu­tion « haute­ment sym­bol­ique » pour les rela­tions arabo‑européennes, dont l’image risque d’être durable­ment écornée si la tran­si­tion n’est pas gérée avec transparence.

La chute d’une « icône progressiste »

On sait que, entretemps, le prési­dent Emmanuel Macron a désigné, comme prévu le 17 févri­er, sa con­seil­lère pour l’Afrique et le Moyen-Ori­ent, Anne-Claire Legendre, à la tête de l’IMA, en rem­place­ment de Jacques Lang. L’annonce a été une sur­prise, puisque le nom d’Audrey Azoulay, anci­enne min­istre de la Cul­ture (2016–2017), avait cir­culé avec insis­tance pen­dant plusieurs jours. Il faut dire aus­si que le nom d’Azoulay passe très mal dans une large par­tie du monde arabe.

Le quo­ti­di­en libéral libanais, Anna­har, met l’accent sur « la dimen­sion sym­bol­ique » de l’IMA pour le Liban, parte­naire de longue date de l’institution. Le quo­ti­di­en rap­pelle l’engagement de Jack Lang en faveur de la scène artis­tique libanaise, tout en soulig­nant que l’affaire Epstein « frag­ilise la représen­ta­tion du monde arabe » à Paris et « ouvre une bataille de suc­ces­sion déli­cate ». Ce qui n’est finale­ment pas le cas !

Plus incisif, l’hebdomadaire panarabe Koul Al-Arab, parais­sant à Paris, dresse un por­trait peu flat­teur de Jacques Lang : un intel­lectuel éclairé, proche des réseaux de pou­voir et d’argent. « La vraie chute de Jack Lang n’est pas seule­ment la perte de la prési­dence de l’IMA, mais la destruc­tion de son image d’icône pro­gres­siste », lit-on dans un arti­cle con­sacré à cette polémique.

Le ton est encore plus vir­u­lent dans la presse algéri­enne, générale­ment allergique au per­son­nel poli­tique français. Dans un édi­to­r­i­al, paru le 5 févri­er, le site Algérie Patri­o­tique demandait explicite­ment que « les Arabes » exi­gent le départ de Jacques Lang de l’IMA, au nom de la « dig­nité » et de la « crédi­bil­ité » du monde arabe représen­té par cette institution.

Le soft power français fragilisé ?

Dans les réseaux soci­aux, les com­men­taires sont plus déchaînés con­tre Jacques Lang, car­i­caturé et dia­bolisé à souhait. Toutes les per­son­nes approchées ou apprivoisées par l’ex-président de l’IMA sont désor­mais mal vues ou suspectées.

C’est notam­ment le cas de la star du ciné­ma égyp­tien, Mohamed Ramadan. Ses ren­con­tres passées, chaleureuses et médi­atisées, avec Jack Lang à Paris, où il le qual­i­fi­ait de « cher ami » en rece­vant des dis­tinc­tions, sont exhumées par les inter­nautes. Mohamed Ramadan est notam­ment réputé pour son excentricité.

De nom­breux faiseurs d’opinions et hommes de cul­ture de la région, se sen­tant plus ou moins con­cernés par ce scan­dale, y ont réa­gi. Cer­tains don­nent l’impression de vouloir régler de vieux comptes.

L’écrivain maro­cain Abdou Hak­ki refuse de voir la démis­sion de Jacques Lang comme un sim­ple « fait divers admin­is­tratif ». Pour lui, c’est un moment qui oblige à inter­roger le rap­port entre cul­ture, pou­voir et « soft pow­er » français, qui est ébran­lé par cette affaire.

Le poli­to­logue et blogueur Khalil Al-Anani dénonce, dans un style pam­phlé­taire, les liens de Jack Lang avec de nom­breux intel­lectuels arabes qui, selon lui, « le pren­nent pour mod­èle » et accuse ces élites arabes d’admirer et d’imiter des « immondices » de l’Occident.

Plus nuancé, un com­men­taire de Mokhlès Mar­zou­ki, activiste tunisien, dresse d’abord un por­trait très élo­gieux de Jack Lang, présen­té comme « l’un des min­istres de la Cul­ture les plus bril­lants de France, à l’origine de grandes réformes et pro­jets cul­turels (Lou­vre, prix unique du livre, Fête de la musique). » Puis, il décrit sa dérive dans le luxe, les mon­dan­ités et la fréquen­ta­tion des rich­es, « jusqu’à dilapi­der son crédit moral. » 

Au-delà du crédit moral per­du, les nou­velles enquêtes en cours en France se diri­gent vers des aspects financiers plus concrets.

Mus­sa A.

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