Zemmour, les médias et la déportation imaginaire

Zemmour, les médias et la déportation imaginaire

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On ne compte plus les affaires Zemmour… Depuis lundi, la grande machine médiatique s’est remise en branle contre l’essayiste désormais accusé d’avoir envisagé la « déportation » des 5 millions de musulmans français dans un entretien à un journal italien daté d’octobre dernier. seul hic : le mot à été ajouté après l’entretien, selon le journaliste italien lui-même… L’Affaire en trois actes.

L’entretien du 30 octobre passe inaperçu en Italie

Le 30 octobre dernier, le journal Corriere della Sera publie un entretien avec l’auteur du Suicide Français (Albin Michel, 2014), le gros succès de librairie de la rentrée. Le polémiste y explique que « les musulmans ont leur code civil, c’est le Coran. Ils vivent entre eux, dans les périphéries. Les Français ont été obligés de s’en aller. »

Le journaliste italien lui demande alors : « que suggérez-vous de faire ? Déporter 5 millions de musulmans français ? » Réponse d’Éric Zemmour : « Je sais, c’est irréaliste mais l’Histoire est surprenante. Qui aurait dit en 1940 que un million de pieds-noirs, vingt ans plus tard, seraient partis d’Algérie pour revenir en France ? Ou bien qu’après la guerre, 5 ou 6 millions d’Allemands auraient abandonné l’Europe centrale et orientale où ils vivaient depuis des siècles ? »

Le journaliste le relance alors en considérant qu’il s’agit là « d’exodes provoqués par des tragédies immenses ». Et Zemmour de poursuivre : « Je pense que nous nous dirigeons vers le chaos. Cette situation d’un peuple dans le peuple, des musulmans dans le peuple français, nous conduira au chaos et à la guerre civile. Des millions de personnes vivent ici, en France, mais ne veulent vivre à la française. »

Vivre à la française, c’est à dire « donner à ses enfants des prénoms français, être monogame, s’habiller à la française, manger à la française, du fromage par exemple. Blaguer au café, faire la cour aux filles. Aimer l’Histoire de France et se sentir dépositaire de cette Histoire et vouloir la continuer, je cite ici Renan. »

À l’époque, cet entretien dans un grand quotidien national n’avait suscité, chez nos voisins, aucun début de polémique – ce qui est déjà, en soi, une information importante sur le plan du formatage intellectuel.

Mélenchon met le feu aux poudres

Plus d’un mois et demi plus tard, Jean-Luc Mélenchon (Front de Gauche), qui avait débattu sur RTL face à l’écrivain, publie sur son blog la traduction des propos d’Éric Zemmour, jusqu’alors inconnus de la presse française, et les érige en scandale national oublié.

Aussitôt, la machine médiatique se met en marche et le chroniqueur est accusé par tous les médias de vouloir « déporter » les musulmans français. Et tant pis si Zemmour n’a jamais lui-même employé ce mot ! L’écrivain n’a en effet que laisser entendre au journaliste italien que des phénomènes semblables s’étaient déjà produits dans le passé. Mais il est déjà trop tard pour inverser la vapeur.

Pour Le Point, le journaliste propose aux musulmans français le choix entre « le roquefort et la valise ». Pour Francetvinfo (service public donc), « Zemmour envisage l’exil forcé des musulmans ». Tout à l’avenant….

Le scandale a été tel que le ministre de l’Intérieur s’est cru obligé de réagir publiquement. Dans un communiqué, Bernard Cazeuneuve a tenu à condamner « avec une extrême fermeté » les propos du polémiste. Il affirme « son soutien aux musulmans de France odieusement attaqués et appelle tous les républicains à réagir et à manifester leur solidarité ».

Suite logique de ce type de rodéo bien rodé, SOS Racisme n’a pas tardé à annoncer son intention de déposer une plainte pour incitation à la haine raciale.

« Après s’être présenté comme un analyste impertinent de la société française et de ses travers, Éric Zemmour, en réalité mû par une haine tenace envers les populations arabo-musulmanes vivant dans notre pays, évolue vers un rôle de prescripteur de politiques publiques ouvertement racistes », écrit l’association antiraciste.

De son côté, l’Observatoire contre l’islamophobie, qui dépend du Conseil français du culte musulman (CFCM), a qualifié le journaliste de « prêcheur de haine patenté à l’encontre de l’islam et des musulmans ». Avant d’appeler à la sanction : « Que font les pouvoirs publics devant le déferlement de tant de haine ? »

Bruno Le Roux, président du groupe socialiste à l’Assemblée nationale, a quant à lui dénoncé sur son blog l’« interview honteuse » de l’auteur dont les propos sont « un suicide intellectuel et moral ». Et celui-ci d’estimer qu’il serait temps « que les plateaux télé et les colonnes des journaux cessent d’abriter de tels propos. L’islamophobie est un racisme qui ne doit plus avoir pignon sur rue dans la République. »

Mercredi, même ses collègues le lâchaient ! Dans un communiqué, la Société des journalistes de RTL s’est « désolidarisée » des propos d’Éric Zemmour, estimant que « ses prises de position, récurrentes à l’antenne et hors antenne, ternissent les valeurs de vivre ensemble qui ont toujours été défendues » par la station.

En résumé, le tollé est complet. Éric Zemmour est désormais le mal incarné, une sorte de Hitler du XXIème siècle qui rêve d’envoyer les musulmans vers de nouveaux camps de la mort. À ce stade, c’est à se demander qui pourrait encore sauver le soldat Zemmour ! La réponse ne s’est pourtant pas fait attendre et c’est pas moins que la vérité elle même qui est venue à son secours !

Ce que Zemmour a réellement dit (et ce qu’il n’a pas dit)

Voyant l’ampleur de la polémique de l’autre côté de la frontière, le journaliste italien qui a conduit l’entretien, Stefan Montefiori, a en effet réagi sur son compte Twitter en expliquant avoir ajouté le mot « déporter » au moment de la rédaction de l’article, donc après l’entretien, et surtout sans l’avoir jamais prononcé devant M. Zemmour. Un détail qui change tout !

Joint par Le Figaro, le journaliste italien explique que l’écrivain « n’a pas employé ce mot. Au terme d’une conversation sur Le Suicide français, les échecs de l’assimilation et du modèle multiculturel, je lui ai posé la question suivante: « Mais vous ne pensez pas que ce soit irréaliste de penser qu’on prend des millions de personnes, on les met dans des avions… »; il ajoute: « ou dans des bateaux », et je reprends: « pour les chasser? » Ce que j’ai résumé dans la formule qui fait scandale. »

Et d’ajouter : « Je ne partage pas du tout ses idées, mais en même temps cette interview n’avait pas pour objet de donner un programme politique. Après avoir évoqué les exemples pied-noir et allemand, Éric Zemmour décrit un chaos tragique. La guerre civile que Zemmour décrit n’est évidemment pas ce qu’il souhaite, mais ce qu’il voit venir. Il pense que c’est possible. »

En résumé, ce qui est appelé « déportation » n’a jamais été évoqué, mais surtout le propos d’Éric Zemmour est évidemment une prévision et non un programme ! Zemmour pense que le chaos à venir pourrait donner lieu à des solutions radicales que l’on a du mal à imaginer en période de paix, ce qui ne veut pas dire qu’il les souhaite. Journalistes et politiques se sont pourtant rués sur l’os pour tenter de faire croire que les propos de Zemmour étaient une « prescription politique » ; en clair qu’il souhaitait la « déportation » des musulmans et même qu’il l’appelait de ses vœux ! On est là face à une belle manipulation collective…

Ainsi, ce qu’un journaliste italien comprend instinctivement, les journalistes français n’en seraient-il pas capables ? C’est bien la question qui se pose au vu de l’emballement qui a suivi le billet de Jean-Luc Mélenchon. Les journalistes français seraient-ils idiots ? A moins qu’ils n’aient compris eux aussi que Zemmour n’appelait pas de ses vœux le chaos qu’il décrit et qu’ils aient choisi de dire et d’écrire l’inverse ? Auquel cas, ils seraient des menteurs !

À l’heure actuelle, seuls quelques rares médias ont rapporté les rectificatifs de M. Montefiori. Cette contre-information qui rétablit les faits ne sera, au final, qu’une goutte d’eau dans l’océan des condamnations morales et des indignations qui ont occupé l’actualité de ces derniers jours. De quoi sérieusement s’interroger sur le conditionnement intellectuel qui domine dans l’hexagone, où l’indignation sélective règne sans partage sur le petit monde des tenants de l’information, et où elle règne malheureusement en dépit de l’information…

Voir notre portrait d’Éric Zemmour, une certaine idée du journalisme à la française, ainsi que notre dossier « Le phénomène Zemmour, grenade dans un bunker ».

Crédit photo : styeb via Flickr (cc)

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