Dossier : tout savoir sur la formation des journalistes
Mali : Qui veut la peau des journalistes français ?

Mali : Qui veut la peau des journalistes français ?

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Ce samedi 2 octobre, deux journalistes français de RFI, envoyés spéciaux au Mali, ont été enlevés à Kidal, dans le Nord du pays, puis exécutés à 12 kilomètres de la ville. Le mystère demeure sur l’identité des ravisseurs.

Capture et assassinat

Ces derniers, qui se rendaient à Kidal pour la deuxième fois, ont été enlevés vers 13h00, heure locale, devant le domicile d’Ambéry Ag Rhissa, un représentant du Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA) qu’ils venaient d’interroger. Ils préparaient une émission spéciale pour RFI, prévue pour ce jeudi. Celle-ci a, depuis, été annulée. Selon Ambéry Ag Rhissa, les ravisseurs étaient « enturbannés et parlaient tamachek », la langue touareg. « Ambéry Ag Rissa a entendu un bruit suspect dans la rue, des coups de crosse portés contre le véhicule de nos reporters. Il a alors entrouvert sa porte et a vu les ravisseurs embarquer nos deux journalistes dans un véhicule 4 x 4 beige. Les ravisseurs l’ont menacé de leurs armes et l’ont sommé de rentrer chez lui », rapporte RFI.

« Quelques minutes après le début de la poursuite des ravisseurs des deux Français [par la force Serval], on nous a informés que leurs corps ont été retrouvés criblés de balles à l’extérieur de la ville », selon Paul-Marie Sidibé, préfet de la localité de Tinzawaten. D’après l’armée, il ne semble pas que l’exécution soit liée à une poursuite qui, visiblement, n’a pas eu lieu : les militaires ont retrouvé les deux corps des journalistes sans avoir aperçu ni affronté les ravisseurs.

Réactions

La direction de RFI a déclaré que ses équipes étaient « sous le choc, profondément tristes, indignées et en colère » et a adressé ses pensées « aux familles et aux proches de leurs collègues et amis ». Ghislaine Dupont, 51 ans était « passionnée par son métier et par le continent africain, qu’elle couvrait depuis son entrée à RFI en 1986 », ajoute la station. Quant à Claude Verlon, il avait 58 ans, technicien de reportage à RFI depuis 1982 ; il « était un homme de terrain chevronné, habitué des terrains difficiles dans le monde entier ». Ce week-end, RFI a suspendu ses antennes. La station a diffusé de la musique classique à la place de ses programmes, barré son logo d’une bande noire, et affiché les portraits des deux journalistes décédés.

Frédéric Garat, collègue et ami de Ghislaine Dupont et Claude Verlon, rappelle qu’« en 2011, au moment des élections, le président Joseph Kabila l’a expulsée. C’était reconnaître que notre consœur faisait trop bien son métier. » « Gigi était tout sauf une tête brûlée ou une casse-cou. Et c’est bien pour cela aussi que nous sommes si stupéfaits de la voir disparaître ainsi. Gigi était réellement exemplaire, particulièrement compétente », ajoute-t-il avant de conclure : « Il faut comprendre que c’est une personne qui était un peu la maman du service, prête à passer du temps pour expliquer aux plus jeunes les situations les plus complexes. Une journaliste particulièrement scrupuleuse qui recoupait 10 fois ses infos. Avec Claude c’était un couple professionnel remarquable car lui était méthodique, aimable… »

François Hollande a, pour sa part, manifesté son « indignation à l’égard de cet acte odieux ». Le président français et son homologue malien Ibrahim Boubacar Keita ont fait part de leur détermination « à poursuivre et à remporter » le « combat commun contre le terrorisme ».

Marie-Christine Saragosse, présidente de France Média Monde, qui chapeaute RFI a déclaré sur France Inter : « J’éprouve une très grande colère. Les équipes de RFI font un boulot formidable en Afrique et les Africains eux-mêmes le reconnaissent. Face à la barbarie, va-t-on pouvoir continuer à faire ce métier ? Nous n’avons pas envie de baisser les bras. La colère va nous donner encore plus envie de ne pas nous faire fermer le bec par les barbares. » Christophe Deloire, secrétaire général de Reporters sans frontières, a parlé d’ « acte innommable et révoltant » quand la ministre de la Culture, Aurélie Filippetti, l’a jugé « d’une lâcheté inqualifiable ».

Pour Jacques Myard, député UMP, cet assassinat « démontre tragiquement la volonté meurtrière des mouvements jihadistes de cibler non seulement des Français mais surtout des journalistes dont la mission première est de couvrir l’actualité africaine en toute objectivité, au nom de la liberté d’expression ». Et celui-ci d’ajouter que « RFI n’est pas seulement un média français, c’est pour tous les Africains une fenêtre de liberté, une fenêtre qui dérange ! Cet assassinat perpétré par des islamistes salafistes est un acte barbare, qui illustre la réalité à laquelle la France est désormais confrontée, le défi qu’elle doit relever, non seulement au Sahel mais partout dans le monde ! »

De son côté, Marine Le Pen a estimé sur BFM TV-RMC que « les reporters de guerre payent un très lourd tribut » avant de faire remarquer que cette tragédie « remet en cause l’incohérence de la politique étrangère de la France ».

Des zones d’ombres

Au-delà de l’émotion et du regret, reste à déterminer les causes de cet enlèvement. Les deux journalistes, qui ne nous sont pourtant pas décrits comme des « casse-cous », ont-ils été prudents ? L’affaire Guesquière-Taponier reste dans les mémoires (voir notre dossier sur l’Armée et les médias)… Selon une source gouvernementale française, « il y a quelques jours, les deux journalistes avaient demandé à être transportés à Kidal par la force Serval, ce qu’elle avait refusé, comme elle le fait depuis un an, en raison de l’insécurité dans cette zone ». Mais, selon cette même source, « ils ont profité d’un transport de la Minusma, qui continue à accepter des journalistes ».

Il faut aussi s’interroger sur l’identité et les motivations des ravisseurs. D’après Ambéry Ag Rissa, témoin de l’enlèvement, ces derniers parlaient dans la langue touareg. Mais selon Pierre Boilley, directeur du Centre d’études des Mondes africains (CEMAF), le MNLA (rébellion touareg) n’aurait « aucun intérêt » à enlever et tuer des journalistes français. Le MNLA qui a d’ailleurs condamné les crimes et promis de « tout mettre en œuvre pour identifier les coupables »… Reste la piste Aqmi, « la plus probable » selon M. Boilley.

En effet, l’opération pourrait avoir été effectuée par un groupe criminel « sous-traitant » des réseaux djihadistes et espérant toucher un bon prix pour leur livrer des otages. Mais celle-ci s’est déroulée dans le contexte de la libération, quatre jours auparavant, de quatre otages français dans la région. On parle d’une rançon de 20 millions d’euros donnée par la France. « Est-ce que la répartition des rançons versées a été équitable ? Il n’est pas impossible que certains au sein d’Aqmi se soient sentis grugés », a expliqué l’ethnologue André Bourgeot, spécialiste des mouvements touaregs dans la région.

Selon un « initié » cité par L’Express, « en l’absence de revendication dans les 72 heures à venir, l’hypothèse de l’enlèvement et de l’assassinat des envoyés spéciaux de RFI par une bande criminelle opérant pour le compte d’un groupe djihadiste deviendra la plus crédible ».

Suites

Il s’agit de la deuxième fois en dix ans qu’un journaliste de RFI est assassiné. En 2003, Jean Hélène, correspondant de la station à Abidjan, avait été tué par un policier. À noter également qu’un otage français reste toujours, actuellement, détenu au Mali.

Selon TF1, les opérations de recherche des auteurs de l’assassinat, en cours dans le Nord-Mali, ont abouti à l’arrestation de cinq suspects. Il s’agirait de jeunes déjà impliqués par le passé dans divers trafics et qui seraient liés aux groupes islamistes. La piste Aqmi serait-elle la bonne ?

Voir aussi

– Lire le dernier papier de Ghislaine Dupont et à Claude Verlon pour RFI
– Lire notre dossier : « L’armée et les médias : histoire d’un rapport de force »

Crédit photo : ju-yaovi via Flickr (cc)

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